Martorana, Palerme, (c) Olivier MORICE..

L’église de la Martorana de Palerme ou le récit d’une adoption et d’une crise d’identité légèrement avérée

Normande.
Byzantine.
Arabe.
Baroque.
Catholique.
Orthodoxe.
Sicilienne en somme.

L’église de la Martorana collectionne les personnalités comme d’autres collectionnent les mauvaises expériences sentimentales. Une décoration qui fait tourner la tête ; sauf qu’au moins pour sauver l’art, le collectionnisme de la Martorana est fort d’intérêt.

L’envie d’écrire ce billet m’est venue après une rencontre académique tout à fait sensuelle. Nous avons ensemble décrypté les inscriptions accolées aux figures. Docteure, vous m’avez impressionné par votre savoir et vos compétences vous le savez ; et j’espère que vous reviendrez en Sicile un jour pour continuer votre œuvre.

Mais sans davantage de sentiment, le commanditaire du lieu mérite quelques lignes.

Georges d’Antioche, ou l’homme qui avait laissé une partie de soi en Orient

La Martorana fut construite entre 1143 et 1149 par Georges d’Antioche, un homme parti de rien qui finira au plus haut sommet de l’administration du roi normand Roger II ; et aura par la même occasion inspiré Drake.

Cependant, il existe deux récits de sa vie, presque concordants.

Une chose est sûre, il est né à Antioche dans l’Empire byzantin vers 1080 ; dans une famille greco-syrienne orthodoxe avant de mourir (comme nous tous) en 1151, dans la douce Palerme normande.
Et nous savons qu’ensuite qu’il servit avec son père sous les ordres de l’Émir d’Al Mahdia près de Kairouan en Tunisie. Georges possédait à ce moment un poste relativement important dans l’administration musulmane.

Mais d’aucuns disent que ce poste important dans l’administration musulmane était celui de gardien du harem, et je vous explique pourquoi cela prend sens plus tard.

Il prit ensuite la direction d’un voyage qui était censé le mener à Constantinople. Mais notre bon Georges fut capturé par des pirates probablement arabes, comme il y en avait tant en Méditerranée à cette époque.

L’on raconte ensuite qu’il fut libéré lors d’un raid normand mené contre ces pirates en 1112, que les Normands constatèrent que Georges était éduqué et qu’ils lui proposèrent un poste dans l’armée du Royaume normand de Sicile. Ce qu’il accepta évidemment. L’ouverture d’esprit des Normands est bien souvent conduite par ce qu’ils peuvent ensuite en obtenir.

Parti de là, Georges accèdera au statut d’amiral du Royaume normand en 1126 ; puis, en 1132, à celui encore supérieur de Grand Amiral, « Émir des émirs » ou « Ammiratus ammiratorum » si vous souhaitez paraître intelligent en soirée. Mais basiquement, il s’agit du plus haut poste pour un Royaume maritime militaire vous en conviendrez.

À côté de cela, nos crises d’identité professionnelle paraissent relativement modestes.

À la fin de cette prodigieuse carrière qui vit tomber plus d’une tête en Afrique, Georges décida de bâtir une église officiellement nommé Santa Maria dell’Ammiraglio (Sainte-Marie-de-l’Amiral vous l’aurez compris).

Pourquoi ?
Parce qu’au XIIᵉ siècle, lorsqu’on devient immensément riche et effroyablement influent, on ne s’achète pas un yacht. On construit un édifice religieux destiné à impressionner Dieu lui-même. Ce qui, il faut le reconnaître, reste une démarche ambitieuse.

Mais, et c’est là que les innocents conviendront de leur faute, pourquoi ne pas avoir légué cette colossale fortune à sa progéniture pour demeurer éternel via un patrimoine foncier héréditaire ?
Et bien mes amis, Georges d’Antioche n’aurait pas eu de pénis.

Vous vous souvenez de la possible carrière musulmane de gardien du harem ? Il faut posséder le statut particulier d’eunuque pour cela. Capito ?

Puis, les mosaïques.

  • © Olivier MORICE.

Et maintenant la décoration de la Martorana. Et là, tout devient compliqué.
Car comment décrire quelque chose qui semble avoir été conçu pour rendre le visiteur silencieux ?
Car immédiatement votre cerveau abandonne toute prétention analytique.

De l’or.
Partout.

Pas l’or discret.
Pas l’or élégant.
Pas l’or des bourgeois.

Non. L’or théologique. L’or des Byzantins.
L’or utilisé pour rappeler aux fidèles qu’ils se trouvent dans un espace où les règles ordinaires du monde ne s’appliquent plus. Que vous êtes en présence de figures ayant atteint l’énergie divine que l’or représente. Le Paradis.

Des dizaines de saints sont représentés et je ne vous ferai pas l’affront de les lister un par un. Un répertoire purement byzantin1BRODBECK Sulamith, Les saints de la cathédrale de Monreale en Sicile : iconographie, hagiographie et pouvoir royal à la fin du XIIᵉ siècle, Rome, École française de Rome, 2010, p. 86., terriblement flamboyant.
Les murs brillent. Et les voûtes brillent.
Les colonnes brillent. Et le sol brille.

La lumière semble en quelque sorte avoir signé un contrat d’exclusivité avec le monument. Et davantage encore pendant les cérémonies de Noël. Que je vous conseille accompagné par la psychoactivité germanique, mais ceci est une histoire pour plus tard.

Le culte marial exacerbé de Georges

  • © Olivier MORICE.

Cette église, comme son vocable l’indique, est dédiée à la Vierge Marie. Pas si original vous en conviendrez mais ce qui l’est davantage, c’est le culte intense que vouait le bon Georges d’Antioche à la Mater dolorosa.
Dans un diplôme arabo-grec de 1143 du Tabularium de la Chapelle Palatine, dans le Palais royal des Normands, Georges d’Antioche déclare avoir érigé et décoré un temple dédié à la Vierge.

Car en tant que bon Byzantin, Georges perçoit en la Marie une entité matrice du Divin. Theotokos en grec. Et pour tout bon oriental, la Vierge Marie est presque également divine que le Christ, car elle a porté Dieu dans son ventre, pour l’apporter aux hommes.

Les Byzantins voyaient en la Vierge plus qu’autre chose un caractère parfaitement protecteur. Et c’est aussi le cas pour notre amiral coupeur de têtes mauresques.
Et cela est intéressant.

Car nous savons qu’au début de sa carrière militaire haut gradé, Georges avait comme sceau le saint-militaire Georges de Lydda, que vous avez tous en tête terrassant un diabolique dragon.
Cependant, vers la fin de son ouvrage belliqueux, Georges d’Antioche développa intérieurement un culte marial prononcé, se rappelant peut-être ses origines byzantines. Et il changea son sceau vers une représentation de la Vierge Marie pleine de douceur.

Les parties les plus anciennes sont ainsi représentatives d’une architecture et d’une iconographie normanno-arabo-byzantin selon l’UNESCO, et forcément empreint d’un syncrétisme commun en Sicile à cette époque.

D’ailleurs, sur la colonne sud après l’entrée, une inscription arabe est présente. Elle est accompagnée d’une croix latine gravée, symbole du syncrétisme théologique profond, ou de l’ouverture d’esprit dans lequel baignait le Royaume normand de Sicile au XIIᵉ siècle. À vous de voir.

  • © Olivier MORICE.

Dans les absides latérales orientales nord et sud se trouvent les parents de la Vierge, sainte Anne et saint Joachim.

  • © Olivier MORICE.
  • © Olivier MORICE.

Un programme iconographique dédié à l’exaltation de la Vierge Marie donc, comme vous pouvez le constater2CREISSIN Thomas, « Architecture religieuse et politique. À propos des mosaïques des parties basses de l’abside dans la cathédrale de Cefalù », dans Cahiers de Civilisation Médiévale [En ligne], Année 2003, vol. 46, n° 183, pp. 247-263, p. 257 (consulté le 07/11/25) ; voir KITZINGER Ernst (dir.), ĆURČIĆ Slobodan, The Mosaics of St. Mary’s of the Admiral in Palermo, Washington D.C., Dumbarton Oaks, 1990..

Roger II et le plus beau portrait politique de Sicile

Puis arrive Roger II, le premier roi normand de Sicile. Le conquérant fondateur du royaume.

  • © Olivier MORICE.

L’homme qui gouverna une bonne partie de la Méditerranée pendant plusieurs décennies, flanqué d’une audace viking telle qu’il kidnappa le pape Innocent II en 1139.

On pourrait imaginer une représentation martiale.
Une épée. Un cheval. Quelques ennemis vaincus.

Absolument pas.
À la Martorana, Roger reçoit directement sa couronne du Christ.

Pas du pape. Pas d’un évêque.
Du Christ lui-même.

Comme je le disais, Roger II n’était pas en odeur de sainteté avec le Vatican. Et la subtilité politique possède parfois la délicatesse d’un coup de hache.

Le message est limpide :
« Mon pouvoir vient d’en haut. Merci de ne pas discuter davantage. »

Une opération de communication qui fonctionnera parfaitement.


La Sicile syncrétique résumée en quelques mètres carrés

Au fond, ce qui me fascine dans la Martorana n’est pas seulement sa beauté. C’est l’Histoire que raconte sa décoration. Car cette église est une anomalie historique.

Un endroit où des artistes grecs, des souverains normands, des artisans arabes et juifs et des traditions chrétiennes multiples ont collaboré à la fabrication d’un même monument désormais entretenu par une communauté albanaise orthodoxe.

Essayez d’expliquer cela à un nationaliste contemporain.
Bon courage les enfants. Prenez votre temps.

La Martorana résume à elle seule ce qu’était réellement la Sicile médiévale : un endroit où les cultures se mélangeaient avec une telle intensité que personne ne semblait plus savoir exactement qui influençait qui. Un endroit où les rêves utopiques d’acceptation de l’autre semblaient possibles. Bon, ça devait être un sacré bordel dans les rues mais quand même, c’est beau non ?

Pendant que le reste de l’Europe s’occupait consciencieusement à se détester, Palerme ressemblait à une expérience sociale conduite par un anthropologue sous cactus hallucinogènes.


Pourquoi il faut y aller

Parce qu’aucune photographie ne prépare réellement à la rencontre.

Parce que l’or ne se photographie pas réellement bien, je vous assure que j’ai essayé…
Parce que les mosaïques refusent obstinément de devenir numériques.

Et surtout parce que la Martorana rappelle quelque chose que notre époque semble oublier avec une constance admirable :
Les civilisations produisent souvent leurs plus belles œuvres lorsqu’elles cessent, temporairement bien sûr, de vouloir s’entre-tuer.

Je ressors dans la lumière de Palerme, Piazza Bellini.
Les scooters hurlent. Les touristes se ridiculisent en selfies. Les vendeurs discutent et les musiciens jouent.
La ville continue son existence bruyante…

Mais pendant quelques minutes encore, j’ai l’impression d’avoir emporté un peu de cette énergie dorée avec moi, de cet or théologique.
Mais malheureusement pour moi, et heureusement pour les autorités ecclésiastiques, il ne s’agit que d’une impression. Peut-être que je devrais trouver un vrai travail…

Bibliographie

BRODBECK Sulamith, Les saints de la cathédrale de Monreale en Sicile : iconographie, hagiographie et pouvoir royal à la fin du XIIᵉ siècle, Rome, École française de Rome, 2010.

CREISSIN Thomas, « Architecture religieuse et politique. À propos des mosaïques des parties basses de l’abside dans la cathédrale de Cefalù », dans Cahiers de Civilisation Médiévale [En ligne], Année 2003, vol. 46, n° 183, pp. 247-263, p. 257 (consulté le 07/11/25).

DEMUS Otto, The Mosaics of Norman Sicily, Londres, Routledge & K. Paul, 1949 (la Martorana pp. 73-90).

FEIN Ariel, Yale Graduate School of Arts and Sciences Dissertations, n° 216, 2021. https://elischolar.library.yale.edu/gsas_dissertations/216

KITZINGER Ernst (dir.), ĆURČIĆ Slobodan, The Mosaics of St. Mary’s of the Admiral in Palermo, Washington D.C., Dumbarton Oaks, 1990.

LAVAGNINI Bruno, « L’epigramma e il committente », Dumbarton Oaks Papers, Vol. 41, Studies on Art and Archeology in Honor of Ernst Kitzinger on his Seventy-Fifth Birthday, 1987, pp. 339-350.

Sitographie

https://turismo.comune.palermo.it/palermo-welcome-luogo-dettaglio.php?tp=68&det=16&id=224

https://www.eparchiapiana.org

  • 1
    BRODBECK Sulamith, Les saints de la cathédrale de Monreale en Sicile : iconographie, hagiographie et pouvoir royal à la fin du XIIᵉ siècle, Rome, École française de Rome, 2010, p. 86.
  • 2
    CREISSIN Thomas, « Architecture religieuse et politique. À propos des mosaïques des parties basses de l’abside dans la cathédrale de Cefalù », dans Cahiers de Civilisation Médiévale [En ligne], Année 2003, vol. 46, n° 183, pp. 247-263, p. 257 (consulté le 07/11/25) ; voir KITZINGER Ernst (dir.), ĆURČIĆ Slobodan, The Mosaics of St. Mary’s of the Admiral in Palermo, Washington D.C., Dumbarton Oaks, 1990.

Laisser un commentaire