Mosaïque de la Déisis, parekklesion de l'ancien monastère Pammakaristos, Fethiye Camii, Istanbul, début XIVᵉ siècle, © Olivier MORICE.

La Déisis, un thème artistique byzantin multiple

Dans l’art byzantin, il existe de nombreux thèmes iconographiques exclusivement réservés à cette pratique. L’un des plus importants se trouve être un développement figuratif mettant en avant le Christ, au centre d’un défilement spécifique plus ou moins étendu.
Ce cycle se nomme « Déisis » et signifie en grec « intercession ». Il fut adopté par l’Église orthodoxe de la sphère byzantine depuis les prémices de son développement iconographique. Cependant, et comme beaucoup d’autres démarches représentatives de cet art, il est très codifié et mérite de larges explications.

Mosaïque de la Déisis, narthex du monastère de Vatopedi, Mont Athos, Grèce, XIe – XIIe siècle.

Le concept iconographique de la Déisis

La Déisis est un thème iconographique très présent dans l’art de l’Église orthodoxe. Il présente le Christ, au moins entouré de la Vierge Marie et de saint Jean-Baptiste, deux figures majeures de la religion chrétienne.
Pourquoi spécifiquement ces deux entités ? La Vierge Marie est la matrice du Divin ; elle mit au monde une entité divine tout à fait Dieu pour les Chrétiens homéousiens. Pour ces derniers, dont la doctrine est canonique depuis le Concile de Nicée de 325, cela affirme la consubstantialité du Père et du Fils, tous deux réunis dans la nature humaine du Christ.
De plus, la Vierge est caractérisée par les théologiens byzantins comme une entité qui arriva à « contenir l’incontenable », et c’est quand-même pas rien.

Quant à saint Jean le Baptiste (ou saint Jean-Baptiste, pour une fois c’est vous qui décidez), il est celui qui a reconnu en premier le statut messianique du Christ lorsqu’il le baptisa dans le Jourdain. Il est considéré comme un prophète par les Pères de l’Église car il a su voir sa véritable Nature.
Son iconographie est intéressante, il est toujours représenté barbu et portant une peau de bête ou un habit modeste. Cela trouve son origine dans le fait que saint Jean-Baptiste effectua un ascétisme dans le désert, qu’il se retira du monde civilisé pour développer sa foi en devenant un hermite assumé.
Tirez-en ce que vous voulez mais l’important est que cette figure est considérée comme majeure dans l’art chrétien, tant catholique qu’orthodoxe.

Les différents types de Déisis

Il existe tout de même différents types de Déisis, que nous caractériserons vulgairement par leur largeur. Premièrement, la Déisis « restreinte » (sans ambition péjorative), exposant basiquement le Christ, entouré de la Vierge Marie et saint Jean-Baptiste en état d’intercession, de prière. Voici l’un des exemples les plus connus de ce type de Déisis, il se trouve dans la galerie supérieure sud de l’église Sainte-Sophie de Constantinople (ou Ayasofya d’Istanbul), le lieu de culte de religion abrahamique le plus connu du monde.

Mosaïque de la Déisis, galerie supérieure sud, Sainte-Sophie (Constantinople) ou Ayasofya (Istanbul), vers 1261.

La « Déisis étendue »

Un second type de Déisis existe et se nomme « Déisis étendue ». Elle inclut dans son développement d’autres figures saintes importantes, mais toujours réunies autour du Christ. Je serai plus exact en précisant que ces figures ajoutées sont réunies derrière Marie de saint Jean-Baptiste, afin de laisser s’opérer le lien particulier en le Christ et ces deux derniers.

Registre de la Déisis étendue, le Christ trônant et le Tribunal des Apôtres, mosaïque du Jugement Dernier, abside centrale, façade ouest, cathédrale Santa Maria Assunta, Torcello, Italie, XIe – XIIe siècle.

Dans ce registre de « Déisis étendue », nous retrouvons évidemment la figure du Christ trônant (ici en mandorle), entouré comme d’usage de la Vierge à sa droite et de saint Jean-Baptiste à sa gauche. Ces derniers sont cette fois accompagnés des Apôtres du Christ et des saints majeurs, formant ici un tribunal sacré durant le Jugement Dernier. En restant dans le meilleur esprit, rappelons que le Jugement Dernier est le jour ultime de l’Humanité sur Terre, lorsque Dieu viendra récompenser les âmes honorables et jeter les pauvres hères en Enfer. Difficile alors de se retrouver face à une telle assemblée…

La « Déisis dispersée »

Viens ensuite un autre type de Déisis, bien moins courant que les deux précédentes. Nous pourrions définir ce type de Déisis par l’appellation « Déisis dispersée » sans que ce vocable ne contient lui-aussi un caractère péjoratif. La spécificité de ce cycle repose dans le fait qu’il s’agisse d’une Déisis mais étendue sur plusieurs surfaces à la fois, qui si elle était rassemblée formerait une Déisis complète.

Mosaïque de la Déisis, parekklesion de l’ancien monastère Pammakaristos, Fethiye Camii, Istanbul, début XIVe siècle, © Olivier MORICE.
Christ en trône « Hyperagathos », Mosaïque de la Déisis (détail), parekklesion de l’ancien monastère Pammakaristos, Fethiye Camii, Istanbul, début XIVe siècle, © Olivier MORICE.

Dans ce développement figuratif particulier, nous pouvons observer un Christ trônant identifié sous l’appellation Hyperagathos, « suprêmement bon » d’après l’évangile de saint Marc1Mc 10 : 18.. Il est entouré de la Vierge et de saint Jean-Baptiste, comme d’usage dans une Déisis restreinte, mais représentés sur d’autres parois adjacentes.

Vierge Marie en état d’intercession, Mosaïque de la Déisis (détail), parekklesion de l’ancien monastère Pammakaristos, Fethiye Camii, Istanbul, début XIVe siècle, © Olivier MORICE.
Saint Jean-Baptiste en état intercession, Mosaïque de la Déisis (détail), parekklesion de l’ancien monastère Pammakaristos, Fethiye Camii, Istanbul, début XIVe siècle, © Olivier MORICE.

Les personnages relatifs au thème de la Déisis sont chacun proches l’un de l’autre mais sans reposer contre la même façade. Ce déploiement figuratif demeure ainsi particulièrement étrange à considérer et à classifier, mais il impose toutefois un type de Déisis à part entière.

J’apprécie beaucoup la théorie de « Déisis dispersée », stipulant que les figures ne doivent pas forcément reposer dans une zone décorative identique pour être considérées selon le même cadre figuratif. Je trouve que cela démontre la grande liberté artistique des Byzantins du XIVe siècle, si elle s’avère du moins concevable évidemment. Car il est vrai que l’art religieux de Byzance était très codifié, ce qui semble contradictoire avec ce concept de liberté artistique dans la répartition des figures. Cela demeure peut-être lié à l’art de la période des empereurs en place, la dynastie des Paléologues qu’il nous faudra, cher lecteur, analyser dans un futur billet j’en ai peur.

Avant de nous quitter, relevons qu’à partir du moment où l’on considère que des figures « dispersées » appartiennent toutes au même cycle figuratif, il devient compliqué de le rendre parfaitement compréhensibles pour le spectateur. Et le risque que cela fait courir, c’est de rendre une décoration abusivement sujette à interprétation.


Pour information, sachez que l’ancienne église byzantine Saint-Sauveur in Chora d’Istanbul (Kariye Camii) vient de rouvrir (mai 2024) après des années de fermeture pour cause de rénovation. Cet édifice est très similaire à Fethiye Camii qui abrite notre théorie de la « Déisis dispersée », quoi que bien plus développé décorativement. Une spécificité qui impose une visite, soyez-en assurés.

Parekklesion de l’ancien monastère Saint-Sauveur in Chora, Kariye Camii, Istanbul, début XIVe siècle, © Ayhan Altun.

Kariye Camii
Derviş Ali, Kariye Cami Sk. No:18
34087 Fatih/İstanbul, Turquie

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    Mc 10 : 18.

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