Vue de la Chapelle basse et du plafond en croisée d'ogives, © Benh LIEU SONG.

La Sainte-Chapelle de Paris, un reliquaire monumental fantasmé ?

Chers lecteurs, aujourd’hui nous allons nous pencher sur un édifice de la période médiévale française. N’en soyez nullement alarmés, la Sainte-Chapelle de Paris est après tout l’un des chefs-d’œuvre du gothique rayonnant. Véritable écrin de lumière sacrée, cette église semble défier les lois élémentaires de la physique, par son architecture et sa décoration particulière. Nous devons alors nous-aussi examiner ce lieu sacré, son contexte de réalisation et la validité des raisons de son érection. Alors sans plus tarder camarade, pour une Histoire de l’art délicieusement neurasthénique : la Sainte-Chapelle de Paris.

La Chapelle haute et la tribune des reliques.
La Chapelle haute et la tribune des reliques, © Paris 1900.

La Sainte-Chapelle de Paris fut commandée par Louis IX (1214 – 1270) durant le XIIIᵉ siècle (et le souvenir de ce nom pendant vos années à l’école primaire apparaît). Il y a de cela presque 800 ans donc, ce signalement afin de vous faire ressentir la progression de la technique architecturale pendant le Moyen-Âge central, que d’aucun définissent encore comme un âge sombre. Son objectif principal était alors d’abriter les reliques de la Passion du Christ que le roi de France cherchait farouchement à obtenir.

Située sur l’Île de la Cité, en plein cœur de Paris, la Sainte-Chapelle fait partie d’un remaniement architectural décidé en 1240 par Louis IX pour son palais. Alors roi de France, il sera canonisé en 1297 sous le nom de saint Louis pour l’ensemble de ses actes vénérables, pour le peuple mais surtout pour l’Église. La construction de la Sainte-Chapelle débutera quant à elle vers l’automne 1241 et s’achèvera par sa consécration le 26 avril 1248.

Structure architecturale

Haute de 42,50 mètres sans considérer la flèche, cette église repose sa légèreté sur de solides fondations en croisée d’ogives : « la Chapelle basse ».

Vue de la Chapelle basse et du plafond en croisée d'ogives, © Benh LIEU SONG.
Vue de la Chapelle basse et du plafond en croisée d’ogives, © Benh LIEU SONG.

Au sein de cet espace repose d’ailleurs une sculpture élaborée de saint Louis, originellement datée du XVᵉ siècle mais reproduite durant le XIXᵉ siècle afin de l’identifier en tant que commanditaire de l’édifice. Toutefois, le monarque ne se recueillait jamais dans la Chapelle basse, il possédait un espace qui lui était réservé : la « Chapelle haute ».

La Chapelle haute s’étend verticalement grâce à l’ajout de 14 piliers sur la Chapelle basse. Ces derniers s’appuient sur de puissants contreforts extérieurs, ils encerclent les 15 baies de vitraux grâce à deux ceinturages métalliques qui court horizontalement le long de la structure supérieure. Tant de termes techniques et je m’en excuse, mais sachez que c’est la première fois dans l’Histoire de l’architecture française que l’on associe fer et pierre au cœur d’une structure ecclésiastique. Cette méthode est innovante pour le XIIIᵉ siècle, et elle permit d’assouvir l’ambition relativement démesurée de Louis IX.

Sainte-Chapelle de Paris, nef de la chapelle haute, vers l'abside. © Benjamin Gavaudo - Centre des monuments nationaux.
Sainte-Chapelle de Paris, nef de la chapelle haute, vers l’abside orientale, © Benjamin Gavaudo – Centre des monuments nationaux.

La Sainte-Chapelle possède d’immenses verrières, composées de 1113 vitraux diffusant une lumière tout à fait particulière. Les scènes représentées sur 750 m² sont d’ailleurs largement inspirées des enluminures d’un manuscrit nommé Bible de saint Louis1Localisation : Trésor de la Cathédrale Sainte-Marie de Tolède (Mss 1-3) ; un fragment original de huit folio se trouve à la Pierpont Morgan Library, New York (M240).. Cet ouvrage est l’une des plus belles œuvres du Moyen-Âge, il servait à l’éducation religieuse du roi et de sa famille. Commandé par la très pieuse mère de saint Louis, Blanche de Castille, les historiens pensent qu’elle aurait également supervisé la réalisation des vitraux de la Sainte-Chapelle.

La beauté translucide et la réverbération lumineuse qui émanent des ces vitraux émerveillaient déjà les contemporains du XIIIᵉ siècle. L’objectif de cette démarche était d’introduire le visiteur dans une vision de la « Jérusalem céleste », un concept développé par les Pères de l’Église afin de parler d’un aperçu du paradis2Paul, épitre aux Galates 4, 26. Épitre aux Hébreux 12, 22-23. Épitre aux Éphésiens 10. Apocalypse johannique 3, 12 et 21, 2-3. Une expérience presque mystique à vivre évidemment durant une journée ensoleillée, afin de profiter d’une diffusion lumineuse exceptionnelle.

Ces vitraux nous narrent l’Histoire biblique depuis l’Ancien Testament, en passant par la Genèse, l’origine du monde. Puis nous sera raconté les épisodes de la vie du Christ relatifs au Nouveau Testament. D’autres vitraux décorés présentent la légende des reliques dans la baie dédiée. Le récit débute par la recherche puis la découverte de ces objets sacrés par sainte Hélène, mère du premier empereur romain d’Orient converti au christianisme : Constantin. La décoration narre ensuite l’arrivée de ces dernières à Constantinople, siège de l’Empire que nous appellerons byzantin, jusqu’à leur récupération et leur transport par saint Louis jusqu’à Paris. Ce dernier est ainsi largement représenté parmi la décoration vitraillée de la Sainte-Chapelle, en tant qu’acteur majeur dans la récupération de ces objets particulièrement précieux pour l’Église.

La Sainte-Chapelle, un reliquaire royal monumental ?

L’objectif de la Sainte-Chapelle était ainsi d’abriter les précieuses reliques de la Passion du Christ, d’en être le reliquaire mettant en exergue la puissance du Royaume de France. Les pièces plus importantes étaient la prétendue Couronne d’Épines que le Christ portait durant son martyr ainsi qu’un fragment de la Vraie Croix sur laquelle il fut crucifié. La Sainte-Chapelle fut d’ailleurs pensée pour accueillir un total de 23 pièces liturgiques, en tant que reliquaire monumentale. Cela explique d’ailleurs la forme ovoïdale particulière de l’édifice.

Dès 1248, les reliques sont exposées aux fidèles chaque vendredi saint dans une grande châsse d’argent et de cuivre doré d’une hauteur de presque 2,60 mètres. Cette structure fut cependant fondue durant la Révolution et ce qu’il reste de la Couronne d’Épines fut confié au Trésor de Notre-Dame de Paris en 1804.

Croquis de la grand châsse d'argent et de cuivre doré de la Sainte-Chapelle, MORAND Sauveur-Jérôme, *Histoire de la Ste-Chapelle royale du Palais enrichie de planches*, Paris, Prault, 1790, p. 40.
Croquis de la grande châsse d’argent et de cuivre doré de la Sainte-Chapelle, MORAND Sauveur-Jérôme, Histoire de la Ste-Chapelle royale du Palais enrichie de planches, Paris, Prault, 1790, p. 40.

Mais alors, quel était le but de la Sainte-Chapelle ? Nous pourrions naïvement penser que cela servait principalement un objectif pieux ; Louis IX fut après tout canonisé en 1297 pour son attitude sainte. Mais il faut aussi comprendre que la possession de reliques développait une certaine économie pénitente. En effet, voyageurs et fidèles se rendaient dans les lieux de culte majeurs afin de se recueillir auprès des reliques les plus importantes pour la chrétienté. Cela dégageait ainsi une source de revenus considérable et un rayonnement spirituel que le roi de France ne pouvait refuser.

Le Royaume de France disposait d’une puissance économique considérable au XIIIᵉ siècle ; et cette puissance devait se faire ressentir par les contemporains. Pour cette raison, saint Louis se donna pour ambitieuse mission de faire de Paris la capitale spirituelle du christianisme, titre à ce moment disputé entre Constantinople, Rome et évidemment Jérusalem.

Car en 1204, Venise détourna la Quatrième Croisade et les croisés latins prendront Constantinople. Sera alors créé un nouvel Empire latin d’Orient soutenu par la monarchie française. Pendant son règne, saint Louis se rapprochera du dernier empereur latin de Constantinople, Baudouin II de Courtenay, avec lequel l’échange des saintes reliques va s’effectuer.

L'empereur de Constantinople donne à Saint Louis la couronne d'épines, qui est déposée à la Sainte-Chapelle. Miniature extraite de « Vie et miracles de Saint Louis » par Guillaume de Saint-Pathus, vers 1330-1351.
L’empereur de Constantinople donne à saint Louis la Couronne d’Épines, qui sera déposée à la Sainte-Chapelle. Miniature extraite de Vie et miracles de saint Louis par Guillaume de Saint-Pathus, vers 1330-1351.

En 1237, Baudouin II de Courtenay devra faire face à de nombreuses dépenses militaires. C’est à ce moment qu’il négociera les reliques de la Passion du Christ (situées à Constantinople) contre de l’argent. Les négociations aboutiront en 1239 pour la Couronne d’Épines avec la somme de 135 000 livres tournois, soit la moitié des revenus annuels du Royaume de France. À titre d’exemple, le roi dépensa 40 000 livres pour la construction de la Sainte-Chapelle, d’après l’enquête de canonisation de saint Louis. En 1241, saint Louis négociera 22 autres reliques avec l’empereur de Constantinople dont un prétendu fragment de la Vraie Croix. C’est dans ce contexte que sera ramené à Paris ces précieux objets sacrés, que le roi disposera dans la Sainte-Chapelle de son palais.

La Sainte-Chapelle depuis la période moderne

La Sainte-Chapelle est l’un des seuls vestiges de l’ancien palais de saint Louis, qui servit de résidence aux rois de France jusqu’en 1370. Remanié par Philippe le Bel, petit-fils de Louis IX et futur roi de 1285 à 1314, le palais subit de larges modifications au XVᵉ siècle et durant le Renaissance jusqu’à devenir l’actuelle Conciergerie que nous connaissons aujourd’hui. Nous relèverons toutefois que cet édifice en a influencé beaucoup d’autres, tels que l’Abbaye de Westminster de Londres, l’église Santa Maria Donnaregina de Naples ou la cathédrale Saint-Michel de Carcassonne.

Pendant la Révolution française, la Sainte-Chapelle fut d’ailleurs transformée en très utile magasin à grain pour le stockage les récoltes. En 1793, de véhéments révolutionnaires bruleront la flèche et les insignes de pouvoir présents dans le bâtiment, encore marque de la monarchie absolutiste et de la religion étatique. Entre 1803 et 1837, la Chapelle haute devient aussi le dépôt d’archives du Palais de Justice adjacent. L’installation d’étagères de rangement condamne les deux premiers mètres verticaux de son décor de vitrail caractéristique.

Des restaurations seront toutefois menées durant le XIXᵉ siècle et serviront un objectif scientifique. Le but est alors de redonner à la Sainte-Chapelle de Louis IX son aspect médiéval. Dès 1840, historiens et archéologues sont missionnés pour effectuer des recherches qui dureront près de trente ans. Ces restaurations méticuleusement documentées permettront à la Sainte-Chapelle de retrouver son apparence du XIIIᵉ siècle.

Profil de la Sainte-Chapelle, à Paris : gravure (XVIIe s.) de Jean Boisseau. (Musée Carnavalet, Paris.)
Profil de la Sainte-Chapelle, à Paris : gravure (XVIIe s.) de Jean Boisseau, (Musée Carnavalet, Paris.)

Bibliographie

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de FINANCE Laurence, La Sainte-Chapelle : Palais de la Cité, Paris, éditions du patrimoine – Centre des monuments nationaux, 2012.

le GENDRE Armelle, Comment regarder une église, Paris, éditions Hazan, 2014.

GEORGE Philippe, Reliques, le Quatrième Pouvoir, Nice, Les Éditions Romaines, 2013.

GUYARD Nicolas, Les Reliques du Christ, Paris, éditions du Cerf, 2022.

JOUBERT Fabienne, La Sculpture Gothique en France, XIIᵉ – XIIIᵉ siècle, Paris, éditions Picard, 2008.

MARTINDALE Andrew, L’Art Gothique, Paris, éditions Thames & Hudson, 1993.

MURATET Nathalie et al. La Sainte Chapelle : Paris, Paris, éditions du Patrimoine, 2005.

RICHARD Jean, Saint Louis, Paris, éditions Fayard, 1983.


  • 1
    Localisation : Trésor de la Cathédrale Sainte-Marie de Tolède (Mss 1-3) ; un fragment original de huit folio se trouve à la Pierpont Morgan Library, New York (M240).
  • 2
    Paul, épitre aux Galates 4, 26. Épitre aux Hébreux 12, 22-23. Épitre aux Éphésiens 10. Apocalypse johannique 3, 12 et 21, 2-3

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