Vue du canal de Torcello XIXe siècle, par Ferdinando ONGANIA (1842-1911)

L’Histoire de Torcello, la naissance mythologique de la « Première Venise »

Cher lecteur, l’Histoire de ce que nous appelons la « proto-Venise », l’île de Torcello, demeure fondamentalement passionnante. Même si de nos jours Torcello n’est qu’un petit îlot vaseux d’une superficie de moins d’un demi-kilomètre carrée, cette ancienne cité fut la plus riche du lagon vénitien durant la première partie du Moyen-Âge. Définie par beaucoup comme étant la « Mère de Venise », avant l’instauration du Duché vénitien et l’élection légendaire du premier doge en 6971NORWICH John Julius, Histoire de Venise, Paris, éditions Payot, 1986, p. 26., Torcello, la « Première Venise » recèle une Histoire de ses origines tout à fait fascinante.

Premièrement, l’Histoire du Duché vénitien trouverait ses origines au Ve siècle de notre ère. C’est lors de la fuite de communautés paysannes vers un archipel d’îles et d’îlots proche de la mer Adriatique que s’établir les premiers colons Vénètes. Cet emplacement se trouve au Nord-Est de l’actuelle Italie, entre les deltas du Pô, de l’Adige, entouré de multiples fleuves, du Reno, de la Brenta, la Sile, de la Piave, du Tagliamento et de l’Isonzo2BRAUNSTEIN Philippe, DELORT Robert, Venise, portrait historique d’une cité, Paris, éditions du Seuil, 1971, p. 8.. Une large étendue aqueuse rendant la zone difficile d’accès, c’est ici que se sont réfugièrent nos différentes communautés proto-vénitiennes. Car des attaques barbares déferlent sur le nord de la péninsule italienne durant les prémices de la période médiévale. Ces raids de peuplades belliqueuses ont par ailleurs déjà éteint la cité éternelle de Rome en 476. Toutefois, ces pillards nomades renonceront à se risquer dans un environnement hostile pour eux, nécessitant des connaissances de navigation afin d’explorer le lagon vénitien.

L’île de Torcello est située plus précisément dans la partie septentrionale du lagon vénitien. Cet emplacement fut, d’après les chroniques historiques de Venise, le premier investi lors de la colonisation du marécage. Dans ce récit mythologique orchestré, il est énoncé que les colons Vénètes ont courageusement fuit les attaques barbares subit par la péninsule italienne à partir du Ve siècle3Auteur anonyme, Origo civitatum Italie seu Venetiarum : Chronicon altinate et Chronicon gradense, par Cessi R., Rome, Tipografia del Senato, 1933, collection Fonti per la Storia d’Italia ; Giovanni da Venezia, Chronicon Sagornini, Chronicon Venetum usque ad annum 1008, La Cronaca Veneziana di Giovanni Diacono, traduit par di Bianchi N. G., de Biasi M., Venise, Comune di Venezia, 1988 ; Paul Diacre, Historia Langobardorum, traduit par Foubert F. J., Livre 4, chapitre 47, Paris, éditions de Breuil, 1603.. Ils construisirent des installations vitales primitives mais ne négligèrent pas d’ériger églises et clocher, un campanile pour voir arriver d’éventuels envahisseurs. Leurs habitations étaient parfaitement sommaires, faites de boue, de bois et d’osier mais ils construisirent immédiatement leurs lieux de culte en pierre et en brique afin de les faire perdurer dans le temps4Auteur anonyme, Origo civitatum Italie seu Venetiarum : Chronicon altinate et Chronicon gradense, par Cessi, R., Rome, Tipografia del Senato, 1933, collection Fonti per la Storia d’Italia, p. 30 – 31.. Ces communautés de réfugiés devaient considérer l’exercice de la foi avec une valeur supérieure à celle relative à leur habitat. La religion faisant état d’une certaine continuité dans leurs vies courtes et brutales, ces premiers colons étaient, à en croire leurs actes, très pieux. Cela nous permet d’évaluer la valeur octroyée par les communautés proto-vénitiennes à la religion durant les Ve – VIe siècles. Gardons toutefois à l’esprit que cette affirmation provient de l’une des chroniques historiques de Venise, relativement peu fiable et bien souvent romancées afin de mettre en exergue le pouvoir en exercice.

Ce récit mythologique étant exposé, de récentes études archéologiques ont établit qu’il existait déjà des traces d’habitation à Torcello et cela, avant la fin de la période antique5CALAON Diego, Ca’ Foscari News, Radio Ca’ Foscari, publié le 20 juin 2022, https://unive.it/pag/16584/?tx_news_pi1%5Bnews%5D=12844&cHash=341c7f6729d2efe3ea93f2affc180155%20 (consulté le 31/10/2023).. Les marchands de la cité romaine proche d’Altinum auraient déplacé le port principal de la ville sur l’île de Torcello pour cause d’envasement, les plus imposants navires ne pouvant alors plus circuler. Cela atteste en tout cas de la forte capacité commerciale de Torcello, qui fut décidée par rapport à sa position stratégique entre les routes commerciales maritimes et les marchés continentaux majeurs de la période médiévale.

Ce n’est qu’après le travail des premières générations de colons proto-Vénitiens pour aménager le territoire lagunaire, élever les digues, assécher les bancs de sables et ériger ponts et canaux que l’on découvrit les avantages de la position vénitienne, entre l’Orient grec et musulman et l’Occident latin. Cette position favorable servira largement l’expansion de Venise, le développement exponentiel de son économie lagunaire et imposera la puissance navale vénitienne pour les siècles qui suivront.

Le développement économique de la « Première Venise »

Au VIIIe siècle, Torcello voit arriver beaucoup de marchands orientaux ramenant des épices venues de pays lointains ainsi que des pièces d’art byzantines ou islamiques. D’autres commerçants occidentaux, parfois même scandinaves, viennent sur l’île avec des fourrures, des textiles précieux ou des esclaves qui serviront de monnaie d’échange avec ces mêmes marchands orientaux6LOT Ferdinand, GANSHOF François-Louis, Histoire du Moyen-Âge, Les destinées de l’Empire en Occident de 768 à 888, Paris, Presses Universitaires de France, 1941, p. 481.. Des accords passés avec le roi lombard Liutprand alimentaient la culture saline du lagon et le marché économique de la plaine lombarde7Ibidem.. La capacité commerciale de Torcello s’instaure presque seule.

Au Xe siècle, Torcello compte près de 10 000 habitants et pas moins de 10 édifices religieux pour une superficie très restreinte. Devenu important comptoir commercial situé entre l’Orient et l’Occident, l’île est la plus puissante et la plus riche de la lagune8BRAUNSTEIN Philippe, DELORT Robert, Venise, portrait historique d’une cité, op. cit., p. 33.. Les salines des marais du lagon forment la base de l’économie et son port se développe à une vitesse considérable, au point de devenir un important marché au cœur des routes commerciales entre l’Est et l’Ouest. Sa position est parfaitement favorable au commerce maritime de grande envergure et les Vénitiens développeront une incroyable capacité de polarisation pour la pratique commerciale et la navigation maritime.

Mais à partir du XIIe siècle, la lagune de Torcello s’envase et des bancs de sables jalonnent les voies navigables9CROUZET-PAVAN Élisabeth, La mort lente de Torcello : histoire d’une cité disparue, Paris, Fayard, 1995, p. 118.. Le transport maritime y devient progressivement impossible et la malaria se répand. La population de Torcello quitte alors l’île pour celles proches de Burano, de Murano ou pour celle déjà habitée depuis le VIIe siècle et nommée « Rivus Altus » car disposant de « rive haute »10ZORZI Alvise, La République du lion, Histoire de Venise, traduit par Roque J., Paris, Grande Bibliothèque Payot, 1996, p. 12.. Cela deviendra Rivoalto en dialecte vénitien puis, par extension, Rialto où le pouvoir politique s’établira peu à peu jusqu’à devenir définitivement la capitale du duché en 812 de notre ère.



Bibliographie

Ouvrages généraux

BRAUNSTEIN Philippe, DELORT Robert, Venise, portrait historique d’une cité, Paris, éditions du Seuil, 1971.

CESSI Roberto, Venetia ducale : Duca e populo, volume 1, Venise, éditions Deputazione di storia patria per le Venezie, 1963.

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HODGKIN Thomas, The letters of Cassiodorus, being a condensed translation of Variae Epistolae of Magnus Aurelius Cassiodorus senator, Londres, éditions Henry Frowde, 1886.

HOWARD Deborah, The architectural history of Venice, Londres, éditions B.T. Batsford, 1980.

LOT Ferdinand, GANSHOF François-Louis, Histoire du Moyen-Âge, Les destinées de l’Empire en Occident de 768 à 888, Paris, Presses Universitaires de France, 1941.

NORWICH John Julius, Histoire de Venise, Paris, éditions Payot, 1986.

ZORZI Alvise, La République du lion, Histoire de Venise, traduit par Roque J., Paris, Grande Bibliothèque Payot, 1996.

Ouvrages spécialisés

BETTINI Sergio, La decorazione musiva a Torcello, Venise, éditions Brunetti, 1940.

CAPUTO Gianmatteo, GALIFI Irene, NIERO Antonio, Torcello Il Millennio, Basilica di Santa Maria Assunta, Saonara Padoue, éditions Il Prato, 2008.

CROUZET-PAVAN Élisabeth, La mort lente de Torcello : histoire d’une cité disparue, Paris, Fayard, 1995.

LECIEJEWICZ Lech, TABACZYNSKA Eleonora, TABACZYNSKI Stanislaw, Torcello, scavi 1961 – 62, monografie III, Rome, Istituto Nazionale di Archeologia e Storia dell’Arte, 1977.

NIERO Antonio, La basilique de Torcello et Santa Fosca, Venise, ARDO Edizione d’Arte, 1970.

Articles de recherche

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ANDREESCU Irina, « Torcello III : la chronologie relative des mosaïques pariétales », Dumbarton Oaks Papers, Washington D.C., éditions Dumbarton Oaks Center for Byzantine Studies, Trustees for Harvard University, 1976.

BETTINI Sergio, « Il « Giudizio » di Torcello – restituzione del testo », Critica d’arte, volume 1, numéro 6, Florence, éditions Vallecchi, 1954.

DAMIGELLA Anna Maria, « Problemi della cattedrale di Torcello, II », Commentari, tome 18, volumes 1 & 2, Rome, éditions De Luca, 1967.

GUILHEM Élodie, « Un saint inattendu dans le diakonikon », Mélanges Catherine Jolivet-Lévy, Travaux et mémoires 20/2, Paris, Association des Amis du Centre d’Histoire et Civilisation de Byzance, 2016.

LAZZARINI Vittorio, « Un iscrizione torcellana del sec. VII », Scritti di Paleografia e Diplomatica, Venise, éditions Carlo Ferrari, 1938.

PERTUSI Agostino, « L’iscrizione torcellana dei tempi di Eraclio », Bollettino dell’Istituto di Storia della Società e dello Stato veneziano, volume IV, Venise, Istituto di storia della società e dello stato veneziano della Fondazione Giorgio Cini, 1962.

Chroniques historiques

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Giovanni da Venezia, Chronicon Sagornini, Chronicon Venetum usque ad annum 1008, La Cronaca Veneziana di Giovanni Diacono, traduit par di Bianchi N. G., de Biasi M., Venise, Comune di Venezia, 1988.

Paul Diacre, Historia Langobardorum, traduit par Foubert F. J., Livre 4, chapitre 47, Paris, éditions de Breuil, 1603.

  • 1
    NORWICH John Julius, Histoire de Venise, Paris, éditions Payot, 1986, p. 26.
  • 2
    BRAUNSTEIN Philippe, DELORT Robert, Venise, portrait historique d’une cité, Paris, éditions du Seuil, 1971, p. 8.
  • 3
    Auteur anonyme, Origo civitatum Italie seu Venetiarum : Chronicon altinate et Chronicon gradense, par Cessi R., Rome, Tipografia del Senato, 1933, collection Fonti per la Storia d’Italia ; Giovanni da Venezia, Chronicon Sagornini, Chronicon Venetum usque ad annum 1008, La Cronaca Veneziana di Giovanni Diacono, traduit par di Bianchi N. G., de Biasi M., Venise, Comune di Venezia, 1988 ; Paul Diacre, Historia Langobardorum, traduit par Foubert F. J., Livre 4, chapitre 47, Paris, éditions de Breuil, 1603.
  • 4
    Auteur anonyme, Origo civitatum Italie seu Venetiarum : Chronicon altinate et Chronicon gradense, par Cessi, R., Rome, Tipografia del Senato, 1933, collection Fonti per la Storia d’Italia, p. 30 – 31.
  • 5
    CALAON Diego, Ca’ Foscari News, Radio Ca’ Foscari, publié le 20 juin 2022, https://unive.it/pag/16584/?tx_news_pi1%5Bnews%5D=12844&cHash=341c7f6729d2efe3ea93f2affc180155%20 (consulté le 31/10/2023).
  • 6
    LOT Ferdinand, GANSHOF François-Louis, Histoire du Moyen-Âge, Les destinées de l’Empire en Occident de 768 à 888, Paris, Presses Universitaires de France, 1941, p. 481.
  • 7
    Ibidem.
  • 8
    BRAUNSTEIN Philippe, DELORT Robert, Venise, portrait historique d’une cité, op. cit., p. 33.
  • 9
    CROUZET-PAVAN Élisabeth, La mort lente de Torcello : histoire d’une cité disparue, Paris, Fayard, 1995, p. 118.
  • 10
    ZORZI Alvise, La République du lion, Histoire de Venise, traduit par Roque J., Paris, Grande Bibliothèque Payot, 1996, p. 12.

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