Représentation des ennemis du Christ, registre figurant l'Enfer, Jugement Dernier, abside centrale, façade ouest, cathédrale Santa Maria Assunta, Torcello, Italie, XIᵉ - XIIᵉ siècle.

La mosaïque monumentale du Jugement Dernier de Torcello, impressionnante décoration religieuse byzantine du Moyen-Âge vénitien

Permettez-moi de vous présenter, chers lecteurs, une impressionnante décoration religieuse vénitienne : la mosaïque monumentale du Jugement Dernier de Torcello. Cette décoration byzantine a produit beaucoup de réactions chez les auteurs spécialisés, et cela depuis plus de deux siècles. De part ses dimensions et son sujet, la mosaïque pariétale du Jugement Dernier de la cathédrale Santa Maria Assunta est décrite avec prestige dans la majorité des ouvrages scientifiques de leur époque. Examinons à notre tour cette mosaïque orthodoxe, réalisée durant le Moyen-Âge central (XIe – XIIe siècle) sur l’île qui fut la « première Venise » : Torcello.

Mosaïque du Jugement Dernier (vue générale), façade intérieure ouest, cathédrale Santa Maria Assunta, Torcello, Italie, XIe - XIIe siècles.
Mosaïque du Jugement Dernier (vue générale), façade intérieure ouest, cathédrale Santa Maria Assunta, Torcello, Italie, XIe – XIIe siècles.

Cette vaste mosaïque pariétale présente au spectateur le jour ultime de l’Humanité sur Terre, lorsque le Fils de Dieu descendra à nouveau auprès des Hommes pour prononcer le Jugement Dernier. Un contexte relativement sérieux donc, et dans lequel des thèmes eschatologiques vont être exposés. Le terme « eschatologique » est relatif à tout ce qui se rapporte à la Fin du Monde, rien de moins. Mais avant de vous présenter quelques registres de cette mosaïque, un peu de méthode de lecture.

Tout d’abord, la mosaïque du Jugement Dernier de Torcello, comme beaucoup d’œuvres byzantines de ce type, se lit de haut en bas et de façon hiérarchisée. Ainsi, les registres les plus imposants demeurent les plus importants dans le récit énoncé au spectateur. Située sur le revers de la façade permettant l’entrée du fidèle, son objectif était de lui donner comme vision finale celle du Dernier Jour de l’Humanité sur Terre, moment où elle devra répondre de ses actions devant le Divin. Cette tradition est courante depuis les prémices de l’iconographie byzantine1TRADIGO Alfredo, Icônes et saints d’Orient, repères iconographiques, Paris, éditions Hazan, 2005, p. 158 ; NIERO Antonio, La basilique de Torcello et Santa Fosca, Venise, ARDO Edizione d’Arte, 1970, p. 24. mais était également présente dans le monde roman de la haute période médiévale2DEMUS Otto, La peinture murale romane, traduit de l’allemand par Chavy J., Paris, Flammarion, 1970, p. 17..

L’Anastasis, la Descente aux Limbes du Christ

Le premier registre représente la Descente aux Limbes du Christ relative à l’Anastasis, la Résurrection. Cette scène fait référence à l’ouverture de la porte de l’Enfer, justifiant pourquoi le Christ piétine symboliquement des verrous et des ferronneries. Dans ce thème iconographique, le Christ est incarné à nouveau lors du Jugement Dernier. Il débute alors son voyage en commençant par les Profondeurs des Enfers où reposent les enfants non-baptisés car nées avant le début du christianisme, ainsi que les âmes des Premiers Patriarches, les saints qui ont existé avant la naissance du Christ. Nous pouvons observer ces personnages en arrière-plan, les figures des enfants reposant dans les grottes des Limbes et celles des Premiers Patriarches, tels que David et Salomon auréolés, dans la partie supérieure gauche.

« Tombent aussi dans les ténèbres infernales les verrous, gonds et ferrures qui tenaient fermées les portes des Enfers : le Christ les a brisés par sa résurrection. »

TRADIGO Alfredo, Icônes et saints d’Orient, repères iconographiques, Paris, éditions Hazan, 2005, p. 61.

De chaque côté de ce registre, nous pouvons observer deux entités archangéliques, saint Michel et saint Gabriel, vêtues de riches tenues byzantines apparentées aux loros impériaux3MAGUIRE Henry, Byzantine court culture from 829 to 1204, Washington D.C., éditions Dumbarton Oaks Research Library and Collection, Trustees for Harvard University, 2004, p. 39.. Tous deux arborent un bandeau dans les cheveux, élément représentatif du statut angélique dans le monde byzantin4DEMUS Otto, « Studies among the Torcello mosaics I », The Burlington Magazine for Connoisseurs, numéro 483, volume 82, Londres, Burlington Magazine Publications Limited, 1943, p. 138.. Ils tiennent chacun un globe crucifère, insigne du pouvoir impérial5CAPUTO Gianmatteo, GALIFI Irene, NIERO Antonio, Torcello Il Millennio, Basilica di Santa Maria Assunta, Saonara Padoue, éditions Il Prato, 2008, p. 46. mais également évocation de l’universalité du pouvoir divin et de la foi chrétienne. Nous pouvons par ailleurs identifier saint Michel dans la figure archangélique de droite car ce dernier piétine un serpent représentant Lucifer, scène tout à fait relative à son iconographie religieuse.

Dans cette mosaïque pariétale, le Christ est figuré en libérateur des âmes d’Adam et d’Ève. Il prend Adam par la main afin de le renvoyer à la pesée des âmes tandis qu’Ève est représentée en état d’imploration. Cette scène permet d’exprimer que l’Humanité est pardonnée par Dieu vis-à-vis des évènements relatif au péché originel6Gn 3 : 6 ; POLACCO Renato, La Cattedrale di Torcello, Trévise, éditions L’Altra Riva Venezia, 1984, p. 49..

Dans ce registre particulier, le spectateur pourra remarquer une certaine intensité de couleurs par rapport aux autres développements iconographiques. Cela est très sûrement dû aux rénovations que cette fresque à subi durant le seconde moitié du XIXe siècle et que nous évaluerons à notre tour. Cet état de fait est assez intéressant vous en conviendrez, il sera question de fraude, de vol de pièces historiques et de procès judiciaire.

La Déisis, le tribunal du Christ

Nous verrons en détail dans un prochain billet le concept lié au thème artistique de la Déisis, une scène orthodoxe très répandue dans le monde byzantin. Elle est exposée ici dans le registre où le Christ est représenté dans une forme ovoïdale nommée mandorle7Ce schéma se nomme « mandorle », mandorla signifiant amande en italien. et entouré de la Vierge Marie et de saint Jean-Baptiste. Cette mandorle dans laquelle siège Jésus est soutenue par deux chérubins possédant des attributs tétramorphes. En effet, ils sont entourés de têtes d’animaux représentant chacun des évangélistes, l’aigle pour saint Jean, le taureau pour saint Luc, la figure humaine pour saint Matthieu et évidemment, la figure du lion pour saint Marc8Concernant ces figures tétramorphes, elles sont relatives aux premières lignes de chaque évangile. Par exemple pour les écrits de saint Marc, ces premières lignes font mentions d’un lion rugissant dans le désert..

Déisis et le Tribunal du Christ (détail), mosaïque du Jugement Dernier, façade intérieure ouest, cathédrale Santa Maria Assunta, Torcello, Italie, XIe - XIIe siècles.
Déisis et le Tribunal du Christ (détail), mosaïque du Jugement Dernier, façade intérieure ouest, cathédrale Santa Maria Assunta, Torcello, Italie, XIe – XIIe siècles.

L’une des traditions les plus répandues de l’art orthodoxe demeure dans les inscriptions grecques entourant le Christ trônant dans la mandorle. « IC XC », une abréviation que nous qualifieront de « christogrammique » car elle reprend les premières et dernières lettres des mots grecs pour Jésus (latinisé IHCOYC) Christ (XPICTOC). La position asymétrique des jambes du Christ marque alors le dynamisme voulu par les artisans-mosaïstes byzantins, experts dans le style de cour de la Maison des Comnènes9Dynastie impériale de l’Empire romain d’Orient, siégeant à de nombreuses reprises sur le trône de Constantinople.. Nous pouvons également voir dans ce registre que les tesselles servant à l’élaboration des mosaïques sont davantage décolorées que celles présentes dans le registre de la Descente aux Limbes. Cela nous permet d’observer sur quelle partie du Jugement Dernier fut opérées les rénovations du XIXe siècle dont nous parlions précédemment.

Toujours dans cette scène religieuse, nous pouvons observer de nombreuses figures auréolées. Il s’agit des apôtres du Christ, des saints et des martyrs de l’Église chrétienne. Cela formant un tribunal empli de sainteté et ayant pour mission de juger l’Humanité aux côtés du Christ.

L’Hétimasie, le trône vide et l’attente du Sauveur

Registre de l'Hétimasie (détail), mosaïque du Jugement Dernier, façade intérieure ouest, cathédrale Santa Maria Assunta, Torcello, Italie, XIe - XIIe siècles, © bisanzio.
Registre de l’Hétimasie (détail), mosaïque du Jugement Dernier, façade intérieure ouest, cathédrale Santa Maria Assunta, Torcello, Italie, XIe – XIIe siècles, © bisanzio.

Le dernier registre d’intérêt pour le lecteur sera celui contenant le thème de l’Hétimasie, le trône vide. Dans cette scène, le principe est que le siège divin, présent au centre du registre et gardé par des archanges, demeure celui du Christ en personne. S’il n’est pas occupé c’est parce qu’il symbolise l’attente à laquelle doit faire face l’Humanité jusqu’à la seconde venue du Messie, sa Seconde Parousie.

Un mystérieux concept qui repose sur une absence de figuration et sur des sentiments propres à l’Homme et impossible à représenter. Les maitres-mosaïstes grecs étaient par ailleurs constamment à la recherche de la façon de représenter les mystères divins, interrogeant de la même façon le spectateur contemporain. Nous serons alors forcés de nous plier à leur volonté en rédigeant un article sur les théories néo-platoniciennes abritées par l’adoration des icônes orthodoxes. Je vous assure que je ne dis pas cela pour bien paraître, c’est simplement la dénomination de ce concept iconographique…


Pour observer la mosaïque monumentale du Jugement Dernier de Torcello, depuis Venise, prendre le vaporetto 12 depuis Fondamente Nove, situé au Nord de l’île.

Environ 1h30 de voyage seront nécessaires.



Bibliographie

CAPUTO Gianmatteo, GALIFI Irene, NIERO Antonio, Torcello Il Millennio, Basilica di Santa Maria Assunta, Saonara Padoue, éditions Il Prato, 2008.

DEMUS Otto, « Studies among the Torcello mosaics I », The Burlington Magazine for Connoisseurs, numéro 483, volume 82, Londres, Burlington Magazine Publications Limited, 1943.

DEMUS Otto, La peinture murale romane, traduit de l’allemand par Chavy J., Paris, Flammarion, 1970.

MAGUIRE Henry, Byzantine court culture from 829 to 1204, Washington D.C., éditions Dumbarton Oaks Research Library and Collection, Trustees for Harvard University, 2004.

NIERO Antonio, La basilique de Torcello et Santa Fosca, Venise, ARDO Edizione d’Arte, 1970.

POLACCO Renato, La Cattedrale di Torcello, Trévise, éditions L’Altra Riva Venezia, 1984.

TRADIGO Alfredo, Icônes et saints d’Orient, repères iconographiques, Paris, éditions Hazan, 2005.

  • 1
    TRADIGO Alfredo, Icônes et saints d’Orient, repères iconographiques, Paris, éditions Hazan, 2005, p. 158 ; NIERO Antonio, La basilique de Torcello et Santa Fosca, Venise, ARDO Edizione d’Arte, 1970, p. 24.
  • 2
    DEMUS Otto, La peinture murale romane, traduit de l’allemand par Chavy J., Paris, Flammarion, 1970, p. 17.
  • 3
    MAGUIRE Henry, Byzantine court culture from 829 to 1204, Washington D.C., éditions Dumbarton Oaks Research Library and Collection, Trustees for Harvard University, 2004, p. 39.
  • 4
    DEMUS Otto, « Studies among the Torcello mosaics I », The Burlington Magazine for Connoisseurs, numéro 483, volume 82, Londres, Burlington Magazine Publications Limited, 1943, p. 138.
  • 5
    CAPUTO Gianmatteo, GALIFI Irene, NIERO Antonio, Torcello Il Millennio, Basilica di Santa Maria Assunta, Saonara Padoue, éditions Il Prato, 2008, p. 46.
  • 6
    Gn 3 : 6 ; POLACCO Renato, La Cattedrale di Torcello, Trévise, éditions L’Altra Riva Venezia, 1984, p. 49.
  • 7
    Ce schéma se nomme « mandorle », mandorla signifiant amande en italien.
  • 8
    Concernant ces figures tétramorphes, elles sont relatives aux premières lignes de chaque évangile. Par exemple pour les écrits de saint Marc, ces premières lignes font mentions d’un lion rugissant dans le désert.
  • 9
    Dynastie impériale de l’Empire romain d’Orient, siégeant à de nombreuses reprises sur le trône de Constantinople.

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