Elisabetta Sirani, Timoclée poussant le capitaine d'Alexandre le Grand, 1659, huile sur toile, musée de Capodimonte, Naples.

Elisabetta Sirani, la jeunesse et le puits

Un titre mystérieux n’est-ce pas ? Il fait pourtant beaucoup de sens. Aujourd’hui, nous allons parler de la vie d’Elisabetta Sirani, une jeune prodige italienne partie trop tôt, comme beaucoup avant elle et plus encore à sa suite. Mais ne laissons pas davantage ce vague à l’âme opérer, et restons concentrés sur le présent article je vous en prie.

Au même titre qu’Artemisia Gentileschi, le travail de cette artiste-peintre s’inscrira dans un mouvement social que nous pouvons aujourd’hui définir comme « proto-féministe ». Ces femmes n’étaient toutefois pas dans une recherche d’égalité vis-à-vis des autres artistes-peintres masculins. Elles étaient simplement en quête de considération pour pouvoir exister et faire ce qu’elles aimaient.

Elisabetta Sirani, Autoportrait, 1658, huile sur toile, Musée Pouchkine, Moscou.
Elisabetta Sirani, Autoportrait, 1658, huile sur toile, Musée Pouchkine, Moscou.

En tant que bon prodige, Elisabetta Sirani s’est épanouie en tant que peintre baroque à seulement 20 ans. Originaire de la ville de Bologne, elle voit le jour le 8 janvier 1638. Sirani est la fille d’un prospère marchand d’art, la demeure familiale possédait d’ailleurs un atelier de peinture où les artistes pouvaient s’exercer à la pratique picturale.

Vous avez maintenant compris que les femmes-artistes qui se révèleront pendant le XVIᵉ et le XVIIᵉ siècles sont toutes plus ou moins issues du monde de l’art. Cela dit, rappelons tout de même qu’à cette époque, cela semblait impossible de s’initier à la pratique artistique lorsque l’on était une femme provenant d’un autre milieu social. Sachez que cet environnement était rigoureusement contrôlé par les hommes, et la rivalité y était très agressive. Des cas de violences physiques et de meurtres furent d’ailleurs perpétrés dans le quartier des peintres de Rome au XVIᵉ siècle.

Quant à Elisabetta Sirani, elle fut remarquée dès son jeune âge par un ami de son père, un historien de l’art nommé Carlo Cesare Malvasia. Cet homme n’aura que très peu fait parler de lui, son travail est assez inintéressant, nous pourrons ainsi nous passer de sa présentation. Elisabetta intègre alors l’atelier de la résidence familiale à l’âge de 13 ans, elle y apprendra le dessin, la gravure et la peinture.

Ne pouvant être reçue plus tard à l’Académie de Dessin de Bologne à cause de son genre, Elisabetta s’instruit seule grâce aux ouvrages de la bibliothèque de son père. Grâce à cette autodidactie, Sirani acquiert très tôt des connaissances anatomiques pratiques et les bases du discours artistique. Elle prendra même la direction de l’atelier de son père en 1655, lorsque ce dernier tombera malade.

Elisabetta Sirani, Judith avec la tête d'Holopherne, 1658, huile sur toile, Walters Art Museum, Baltimore.
Elisabetta Sirani, Judith avec la tête d’Holopherne, 1658, huile sur toile, Walters Art Museum, Baltimore.

Dès cet instant, elle reçoit plusieurs commandes publiques de retables pour des églises de Bologne. Sa réputation de portraitiste et de peintre de scènes mythologiques dépassera d’ailleurs Bologne et atteindra bientôt Florence et Rome. En 1660, elle est admise à la prestigieuse Académie Saint-Luc de Rome, cela malgré le fait qu’elle soit cette fois encore une femme.

C’est une consécration pour Sirani, cela lui permettra de rapidement développer son talent et de se distinguer par la variété de ses compositions, leur qualité d’exécution et leur élégance stylistique. Forte de sa renommée, elle ouvrira la même année à Bologne une école de peinture exclusivement réservée aux femmes et équipée d’un salon d’exposition.

Elisabetta Sirani, Portrait de Beatrice Cenci (anciennement attribué à Guido Reni), 1662, huile sur toile, Galleria Nazionale d'Arte Antica, Rome.
Elisabetta Sirani, Portrait de Beatrice Cenci (anciennement attribué à Guido Reni), 1662, huile sur toile, Galleria Nazionale d’Arte Antica, Rome.

Elisabetta Sirani est arrivée à s’imposer véritablement dans un milieu presque exclusivement masculin et cela durant le XVIIᵉ siècle. Portraitiste de talent, elle excellait aussi dans la peinture d’histoire religieuse et mythologique, tout comme Artemisia Gentileschi quelques décennies plus tôt d’ailleurs.

Un clin d’œil à Artemisia

En 1662, Sirani peindra le portrait de Beatrice Cenci dont nous parlions dans le précédent article avec Artemisia Gentileschi et le Caravage. Bien que déjà morte depuis un demi-siècle, Cenci eut un rôle majeur dans le discours féministe de l’époque baroque. Son histoire et son action influenceront d’autres peintres, des hommes tels que Michelangelo Merisi da Caravaggio ou d’autres femmes-artistes telles qu’Artemisia ou Elisabetta Sirani.

Cette dernière fut toutefois largement freinée dans l’apprentissage de la peinture par son sexe. Peu de facteurs ont été en faveur d’Elisabetta pour qu’elle soit reconnue comme une véritable actrice de la peinture baroque du XVIIᵉ. Et il est vrai que de nos jours encore, elle reste très peu connue. Elle aura en tout cas fait preuve d’une très grande persévérance en s’initiant elle-même et en devenant une peintre autodidacte appréciée par ses pairs.

On connaît aujourd’hui avec une grande précision son œuvre et sa rapidité d’exécution car, dès l’âge de 17 ans, elle prenait soin de répertorier chacune de ses productions. En seulement 10 ans, elle peindra environ 190 tableaux, des centaines de dessins et de gravures, soit tout de même une performance incroyable pour les capacités matérielles du XVIIᵉ siècle.

Elisabetta Sirani s’éteindra à l’âge précoce de 27 ans. Sa mort prématurée sera considérée à l’époque comme un empoisonnement par sa servante. Cependant, des recherches récentes ont prouvé qu’il s’agissait en réalité d’un ulcère gastrique, sans doute lié au surmenage ou aux conséquences de l’utilisation de pigments verts contenant de l’arsenic…

L’histoire de la toile de Timoclée

S’il fallait choisir une seule toile de Sirani à exposer, ma préférence irait vers Timoclée poussant le capitaine d’Alexandre le Grand. Comment le nom de cette peinture nous l’indique, notre héroïne Timoclée pousse le capitaine d’Alexandre le Grand dans un puits par la ruse, pour se venger des actions du Thrace.

Elisabetta Sirani, Timoclée poussant le capitaine d'Alexandre le Grand, 1659, huile sur toile, musée de Capodimonte, Naples.
Elisabetta Sirani, Timoclée poussant le capitaine d’Alexandre le Grand, 1659, huile sur toile, musée de Capodimonte, Naples.

Dans cette histoire antique, le capitaine du grand conquérant macédonien exige, après avoir strictement violée Timoclée, qu’elle lui révèle où elle cache son argent et ses bijoux. La rusée Timoclée affirme alors qu’elle dissimule tous ses biens précieux dans le puits de son jardin. Le capitaine la croit et se fait conduire devant cette citerne. Lorsqu’il se penche, Timoclée le fait basculer d’une brusque poussée, et l’achève en lui lançant de lourdes pierres.

Une histoire tout à fait badine n’est-il pas ? Il est maintenant important de relever qu’Elisabetta Sirani demeure la seule artiste dans toute l’Histoire de l’art à représenter en peinture l’épisode mythologique de Timoclée et du capitaine thrace.



Bibliographie

BENTINI Jadranka (dir.), Elisabetta Sirani : « pittrice eroina » 1638 – 1665, catalogue d’exposition, 4 déc. 2004 – 27 fév. 2005, Museo Civico Archeologico, Bologne, Editions Compositori, 2004.

CONTINI Roberto, SOLINAS Francesco, Artemisia, 1593 – 1654, Paris, Gallimard, 2012.

GARRARD Mary D., Artemisia Gentileschi : The Image of the Female Hero in Italian Baroque Art, Princeton, Princeton University Press, 1989.

TUFTS Eleanor, Our hidden heritage, five centuries of woman artists, New York et Londres, Paddington press LTD, 1974.

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