Illustration de Paoloccio Anafesto, premier doge mythologique de Venise.

L’élection légendaire du premier doge de Venise : Paoluccio Anafesto

Le récit mythologie de Venise nous narre une légende. Cette légende met en exergue le désir d’émancipation politique ressenti par le Duché depuis son existence primitive. De ce mythe découlera l’une des premières sociétés démocratiques médiévales, la République Sérénissime de Venise, mais uniquement si la naïveté du lecteur y consent.

Le désir d’émancipation primitif de la lagune

Cette tradition lagunaire affirme que le lagon, depuis ses prémices, voulait en finir avec les comptes à rendre aux administrations extérieures. Durant le Ve siècle, cette autorité était symbolisées par l’envoi de trois consuls romains missionnés par Padoue. Ces derniers étaient chargés par leur communauté d’établir un comptoir commercial sur l’archipel réaltin. D’après la légende, ils auraient fondé la cité en posant la première pierre de l’église San Giacomo di Rialto le vendredi 25 mars 421 à midi précise1CESSI Roberto, Documenti relativi alla storia di Venezia anteriore al mille, tome I : Secoli V – IX, Padoue, 1942, p. 2 ; CROUZET-PAVAN Élisabeth, La mort lente de Torcello : histoire d’une cité disparue, Paris, Fayard, 1995, p. 66.. Les Vénitiens retiennent alors symboliquement cette date comme celle de fondation de leur cité millénaire.

D’après le mythe, les représentants respectifs des différentes communautés lagunaires proto-vénitiennes se réunirent en 466 afin de mettre en place un système primitif de gouvernement décisionnaire autonome, grâce à l’élection annuelle de tribuns2Leur titre officiel était tribunis maritimorum. Ces derniers supportaient une charge administrative relative à leur communauté mutuelle. Première ambition d’autonomie politique narrée par le récit mythologie lagunaire. Le peuple décida ensuite de nommer un duc régnant sur l’ensemble de l’archipel vénitien. Le statut de doge3Dérivation vénitienne du terme dux signifiant « duc ». fut alors créé en 6974NORWICH John Julius, Histoire de Venise, Paris, éditions Payot, 1986, p. 26., sur l’impulsion du patriarche de Grado qui convoqua à Héraclée-Cittanova5Cité de Vénétie se trouvant au nord de la lagune, fondée au VIe siècle par les réfugiés d’Oderzo à la suite des invasions lombardes. une assemblée générale de tous les peuples de la lagune et de leur nouveaux tribuns.

Illustration de Paoloccio Anafesto, premier doge mythologique de Venise.
Illustration de Paoloccio Anafesto, premier doge mythologique de Venise.

Les premières familles patriciennes de Venise et l’élaboration d’un système démocratique vénitien

Ces familles rassemblées pour l’élection du dux6Provient du latin et signifie « duc ». sont au nombre de douze et seront ainsi nommées « familles apostoliques », en référence aux douze apôtres du Christ. Cela coïncidait également avec le nombre d’îles du lagon où administraient ces tribuns. Ces familles apostoliques auraient alors élu le premier doge du lagon, le mythique et très discutable dux Paoluccio Anafesto (697 – 717). Cet évènement est retranscrit au commencement du XIe siècle par Giovanni Diacono, diacre du doge Pietro Orseolo II et auteur d’une chronique historique de Venise, le Chronicon Venetum usque ad annum 1008. Dans ses écrits, Diacono nous narre cet évènement majeur qui aurait lieu, d’après lui, pendant le règne de l’empereur Anastase II, et celui du Roi des Lombards Liutprand, entre les années 713 – 7157CROUZET-PAVAN Élisabeth, Venise, VIe – XXIe siècle, op. cit., p. 32. et les années 712 et 739 de notre ère.

Dans cette chronique, Diacono nous raconte que tous les proto-Vénitiens et tous les évêques se rassemblèrent autour du patriarche d’Héraclia8Ou Héraclée-Cittanova, cité possédant diverses appellations après des restructurations urbaines, à la suite des destructions barbares par exemple. afin de décider que dorénavant, l’autorité de ce poste irait au-delà de celle de l’administration impériale byzantine ; qu’il sera plus digne de vivre sous les décisions de duces9Ducs en latin. plutôt que sous celles de tribuns d’Orient10Giovanni da Venezia, Chronicon Sagornini, Chronicon Venetum usque ad annum 1008, La Cronaca Veneziana di Giovanni Diacono, traduit par Di Bianchi, N. G., de Biasi, M., Venise, Comune di Venezia, 1988, p. 9.. Aussi, ils décidèrent de nommer à ce poste Anafestus Paulucius, italianisé Paoluccio Anafesto, comme premier doge du Duché vénitien. D’après la légende, ce dernier négocia en 739 un traité avec le Roi des Lombards Liutprand qui réclame l’indépendance des communautés lagunaires et protège les proto-Vénitiens de futures attaques lombardes11De FOURNOUX Amable, La Venise des doges, mille ans d’Histoire, Paris, éditions Tallandier, 2011, p. 25..

Toutefois, et c’est ici que cela devient intéressant, un débat historique concernant cette élection demeure. Selon l’auteur Amable de Fournoux, l’élection de Paoluccio Anafesto comme premier doge du lagon ne serait simplement jamais arrivée. Cet évènement relèverait davantage d’une nomination par l’empereur byzantin d’un gouverneur chargé de superviser les douze tribuns des communautés du lagon12Ibidem, p. 21.. Cet avis est rejoint par le byzantiniste Donald M. Nicol pour qui le premier doge de Venise, « Paolo Lucio Anafesto », n’était pas un Vénitien originaire d’Eraclea ou Héraclée mais plutôt un officiel byzantin, exarque de Ravenne au temps de Liutprand13NICOL Donald M., Byzantium and Venice, A study in diplomatic and cultural relations, Cambridge, Cambridge University Press, 1988, p. 43.. C’est avec l’aide de son magister militum14Provient du latin et se traduit par « maître des soldats ». Titre impérial formé par la charge de gouverneur provincial. Voir BRÉHIER Louis, Les institutions de l’Empire byzantin, Paris, Albin Michel, 1949, p. 101. Marcellus qu’il délimita les frontières du territoire proto-vénitien et c’est grâce à cela qu’il gagna le titre de dux aux yeux des habitants des communautés lagunaires.

Tout comme les auteurs Philippe Braunstein et Robert Delort15BRAUNSTEIN Philippe, DELORT Robert, Venise, op. cit., p. 27 ainsi que l’historien britannique John Julius Norwich16NORWICH John Julius, Histoire de Venise, op. cit., p. 29., Nicol pense que Anafestus Paulucius, le premier doge de Venise et Paul dit « le stratège », exarque de Ravenne de 723 à 727, seraient la même personne. Le nom de Paoluccio (Paulicius) pourrait donc provenir d’une erreur de transcription de Paulus Patricius, titre attribué à l’exarque en ce temps. Cette théorie est également soutenue par l’auteur vénitien Alvise Zorzi qui nous détaille ce malentendu historique dans son ouvrage nommé La République du lion : « Dans cette hypothèse, le nom de Paulicius serait né d’une erreur de lecture sur une des bornes frontières, la corrosion du temps ayant fait d’un PAULUS PATRICIUS un PAUL…ICIUS. »17ZORZI Alvise, La République du lion, op. cit., p. 17 ; CESSI Roberto, Venezia Ducale, Duca e Popolo, tome I, Venise, Instituto di studi adriatici in Venezia, 1940, p. 108. De plus, le magister militum de Paoluccio, par coïncidence, était appelé « Marcellus », c’est-à-dire qu’il portait le même nom que le successeur de Paoluccio comme doge : Marcello Tegalliano.

Il est toutefois difficile de penser que le premier doge du duché de Venise serait un ancien exarque de Ravenne, le doge et sa cité étant sous les ordres de l’exarque durant ses premiers siècles d’existence puis sous ceux de l’Empire romain d’Orient au moins jusqu’au IXe siècle. Il faudrait alors admettre que les populations lagunaires, désirant l’autonomie plus que tout, auraient nommé pour responsable un ancien administrateur byzantin. De plus, le roi barbare Liutprand négociant sur un pied d’égalité avec un officiel romain paraît également difficile à croire, Norwich pense même que ce traité avec Liutprand n’eut jamais lieu18NORWICH John Julius, Histoire de Venise, op. cit., p. 26.. Les sources anciennes affirment simplement l’existence d’un certain Dux Paulicius qui, avec son magister militum Marcellus, établirent une ligne frontalière vénitienne près de la cité d’Héraclée, limite que les Lombards respectèrent ardûment19ZORZI Alvise, La République du lion, op. cit., p. 17..

Cela soulève alors un nouveau questionnement : pourquoi les Lombards décidèrent-ils de respecter une démarcation aussi subjective et qui ne pouvait arranger que les proto-Vénitiens ? Par crainte de la nouvelle force des communautés lagunaires ou par peur de la puissance byzantine si Paoluccio était bien Paul dit « le stratège », exarque de Ravenne ? Même s’il est compliqué de trouver des sources précises attestant d’une chronologie parfaitement définie, nous savons que l’exarque de Ravenne Paul « le stratège » finit ses jours assassiné en 727, à la suite d’une révolte des partisans iconodules de la crise iconoclaste de 72620NORWICH John Julius, Histoire de Venise, op. cit., p. 25 ; BRAUNSTEIN Philippe, DELORT Robert, Venise, op. cit., p. 29.. Il faut également relever que Giovanni Diacono situe dans sa chronique la mort du premier doge Paoluccio pendant la même année que celle de la mort de l’exarque Paul, en 72721Giovanni da Venezia, Chronicon Sagornini, op. cit., p. 15..

« Des échos de ces dissensions nous ont été transmis par les premières chroniques vénitiennes : Malamocco et Iesolo auraient secoué la tyrannie d’Héraclée. Il est certain que la politique maladroite des exarques et les discordes religieuses nées de la crise iconoclaste, ont entrainé une temporaire sécession de la lagune en 726 – 727. »

NORWICH John Julius, Histoire de Venise, op. cit., p. 28.

Le débat historique de la communauté scientifique est tout à fait exalté sur ce point, nous devons bien le reconnaitre. Dans l’historiographie italienne, l’accent est davantage mis sur la « coïncidence » parlant en faveur de l’identification des noms de l’exarque de Ravenne et de celui du premier doge mythique de Venise. Selon l’auteur vénitien soutenant cette thèse, Alvise Zorzi, l’appellation relative au premier doge « Anafesto » serait une invention tardive22Zorzi Alvise, La République du lion, op. cit., p. 17.. Sur la question de l’année identique de la mort de Paul « le stratège » et de celle de Paoluccio Anafesto, l’historiographie italienne retient majoritairement une correspondance fortuite à l’inverse de la littérature scientifique francophone …

Comme le lecteur pourra le constater, de nombreuses questions subsistent dans l’Histoire vénitienne. Les élites au pouvoir à Rialto ne cesseront de développer le récit mythologique de Venise en l’agrémentant de faits plus ou moins attestés, mystifiant ce dernier par de multiples histoires légendaires. Nous sommes au moins certains d’une chose cher lecteur, le bassin vénitien finira par devenir ce point d’intérêt économique si important pour l’Empire byzantin dans les siècles qui suivirent. Cela forgera une place d’exception pour Venise, lui permettant de jouer un jeu diplomatique audacieux …



Bibliographie

BRAUNSTEIN Philippe, DELORT Robert, Venise, portrait historique d’une cité, Paris, éditions du Seuil, 1971.

BRÉHIER Louis, Les institutions de l’Empire byzantin, Paris, Albin Michel, 1949.

CESSI Roberto, Venezia Ducale, Duca e Popolo, tome I, Venise, Instituto di studi adriatici in Venezia, 1940.

CROUZET-PAVAN Élisabeth, La mort lente de Torcello : histoire d’une cité disparue, Paris, Fayard, 1995.

CROUZET-PAVAN Élisabeth, Venise, VIe – XXIe siècle, Paris, éditions Belin, 2021.

De FOURNOUX Amable, La Venise des doges, mille ans d’Histoire, Paris, éditions Tallandier, 2011.

LOT Ferdinand, GANSHOF François-Louis, Histoire du Moyen-Âge, Les destinées de l’Empire en Occident de 768 à 888, Paris, Presses Universitaires de France, 1941.

NICOL Donald M., Byzantium and Venice, A study in diplomatic and cultural relations, Cambridge, Cambridge University Press, 1988.

NORWICH John Julius, Histoire de Venise, Paris, éditions Payot, 1986.

ZORZI Alvise, La République du lion, Histoire de Venise, traduit par Roque J., Paris, Grande Bibliothèque Payot, 1996.

  • 1
    CESSI Roberto, Documenti relativi alla storia di Venezia anteriore al mille, tome I : Secoli V – IX, Padoue, 1942, p. 2 ; CROUZET-PAVAN Élisabeth, La mort lente de Torcello : histoire d’une cité disparue, Paris, Fayard, 1995, p. 66.
  • 2
    Leur titre officiel était tribunis maritimorum. Ces derniers supportaient une charge administrative relative à leur communauté mutuelle.
  • 3
    Dérivation vénitienne du terme dux signifiant « duc ».
  • 4
    NORWICH John Julius, Histoire de Venise, Paris, éditions Payot, 1986, p. 26.
  • 5
    Cité de Vénétie se trouvant au nord de la lagune, fondée au VIe siècle par les réfugiés d’Oderzo à la suite des invasions lombardes.
  • 6
    Provient du latin et signifie « duc ».
  • 7
    CROUZET-PAVAN Élisabeth, Venise, VIe – XXIe siècle, op. cit., p. 32.
  • 8
    Ou Héraclée-Cittanova, cité possédant diverses appellations après des restructurations urbaines, à la suite des destructions barbares par exemple.
  • 9
    Ducs en latin.
  • 10
    Giovanni da Venezia, Chronicon Sagornini, Chronicon Venetum usque ad annum 1008, La Cronaca Veneziana di Giovanni Diacono, traduit par Di Bianchi, N. G., de Biasi, M., Venise, Comune di Venezia, 1988, p. 9.
  • 11
    De FOURNOUX Amable, La Venise des doges, mille ans d’Histoire, Paris, éditions Tallandier, 2011, p. 25.
  • 12
    Ibidem, p. 21.
  • 13
    NICOL Donald M., Byzantium and Venice, A study in diplomatic and cultural relations, Cambridge, Cambridge University Press, 1988, p. 43.
  • 14
    Provient du latin et se traduit par « maître des soldats ». Titre impérial formé par la charge de gouverneur provincial. Voir BRÉHIER Louis, Les institutions de l’Empire byzantin, Paris, Albin Michel, 1949, p. 101.
  • 15
    BRAUNSTEIN Philippe, DELORT Robert, Venise, op. cit., p. 27
  • 16
    NORWICH John Julius, Histoire de Venise, op. cit., p. 29.
  • 17
    ZORZI Alvise, La République du lion, op. cit., p. 17 ; CESSI Roberto, Venezia Ducale, Duca e Popolo, tome I, Venise, Instituto di studi adriatici in Venezia, 1940, p. 108.
  • 18
    NORWICH John Julius, Histoire de Venise, op. cit., p. 26.
  • 19
    ZORZI Alvise, La République du lion, op. cit., p. 17.
  • 20
    NORWICH John Julius, Histoire de Venise, op. cit., p. 25 ; BRAUNSTEIN Philippe, DELORT Robert, Venise, op. cit., p. 29.
  • 21
    Giovanni da Venezia, Chronicon Sagornini, op. cit., p. 15.
  • 22
    Zorzi Alvise, La République du lion, op. cit., p. 17.

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