Artemisia Gentileschi, Judith, 1612, huile sur toile, Musée Capodimonte, Naples.

La place de la femme dans l’art et le travail d’Artemisia Gentileschi

La place des femmes dans l’art est un sujet très étudié depuis la fin des années 1990. Le travail de plusieurs chercheurs et chercheuses permettra de redécouvrir l’œuvre de certaines artistes négligées avec le temps. Dans ce billet, je vais vous présenter le cas d’Artemisia Gentileschi, l’une des artistes les plus talentueuses de sa génération. Nous pourrons alors retracer sa vie afin de mieux comprendre la mentalité de l’époque à l’égard des femmes. Certains lecteurs pourront ainsi se rendre compte qu’elles sont toujours confrontées à certaines problématiques de nos jours. Et nous ferons ça sur un ton absolument pas moralisateur, je peux vous l’assurer !

Artemisia Gentileschi, une prodige, un passé difficile

« Elle débuta par copier des tableaux des grands maîtres et finit par faire elle-même de véritables chefs-d’œuvre qui émerveillèrent les artistes. »

Giorgio Vasari, Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, éd. commentée sous la dir. d’André Chastel, Paris, Berger-Levrault, 1981, vol. 1, p. 53.

Artemisia Gentileschi, Allégorie de la peinture (Autoportrait), 1638-39, huile sur toile, Royal collection, Windsor, © Bridgeman ACI. 

Artemisia Gentileschi, Allégorie de la peinture (Autoportrait), 1638-39, huile sur toile, Royal collection, Windsor, © Bridgeman ACI.

Cet autoportrait représente une artiste nommée Artemisia Gentileschi. Cette peintre est, de nos jours seulement, l’un des grand nom de la peinture italienne de la période baroque. Ses œuvres furent oubliées pendant plusieurs siècles, relativement peu considérées car provenant d’une femme-artiste. Ce manquement sera réparé mais uniquement depuis la fin du XXᵉ siècle, lorsque des historiennes de l’art comme Mary Garrard ou Griselda Pollock travailleront sur cette artiste hors-normes1POLLOCK Griselda, Differencing the Canon : Feminist Desire and the Writing of Art’s Histories, Londres et New York, éditions Routledge, 1999, pp. 96 – 127..

La vie d’Artemisia Gentileschi, son passé traumatique et ses premières pièces majeures

Artemisia Gentileschi est née à Rome en 1593 et meurt à Naples en 1653. Son père Orazio Gentileschi était un peintre dont la principale spécificité était d’être ami avec d’autres artistes plus renommés tel que le Caravage. Il nous faudra d’ailleurs parler de cet effarant artiste dans un instant, vous comprendrez pourquoi.

Lorsqu’elle a 12 ou 13 ans, la mère d’Artemisia meurt et elle devient la maîtresse de maison. Ce statut la confine au foyer, elle ne sort que très peu sauf pour se rendre à l’église. Elle a tout de même accès à l’atelier où travaille son père, dans la demeure familiale. C’est dans ce lieu, et avec l’aide de son père, qu’elle s’initiera à la peinture. C’est d’ailleurs des goûts artistiques d’Orazio qu’Artemisia tirera son « style caravagesque ».

Le lecteur, comme le reste de l’Humanité, saura probablement que « caravagesque » provient du style du peintre nommé Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit « le Caravage ». Nous ne lui ferons pas le déshonneur de lui présenter cet artiste baroque, connu pour ses compositions détaillées, son attachement au mouvement maniériste et son utilisation du clair-obscur, que certains caractériseront par l’appellation très éloquente de « mouvement ténébriste ».

Le Caravage, David et Goliath, 1606, huile sur toile, Galerie Borghèse, Rome. 

Le Caravage, David et Goliath, 1606, huile sur toile, Galerie Borghèse, Rome.

Voyons maintenant un exemple de l’emprunt de ce style caravagesque par Artemisia dans le thème de la décapitation d’Holopherne. La première image est l’œuvre du Caravage en personne :

Le Caravage, Judith décapitant Holopherne, 1598-99, huile sur toile, Musée d'art ancien, Rome.Le Caravage, Judith décapitant Holopherne, 1598-99, huile sur toile, Musée d’art ancien, Rome.

Un talent certain pour le réalisme n’est-ce pas ? Voici cette scène reproduite par Artemisia Gentileschi :

Artemisia Gentileschi, Judith, 1612, huile sur toile, Musée Capodimonte, Naples.
Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne, 1612, huile sur toile, Musée Capodimonte, Naples.

Judith et Holopherne d’Artemisia Gentileschi

Cette impressionnante pièce nous montre à quel point Gentileschi, à 19 ans seulement, était une peintre douée d’un caractère puissant. Cette toile n’est pas une représentation hasardeuse d’une histoire biblique quelconque, non, on y voit la décapitation réaliste d’un homme faite par deux femmes complices. Les bras de Judith et de sa servante sont épais, leurs mains vigoureuses, et le mouvement nécessaire à la décapitation est parfaitement ajusté. La détermination portée par l’expression de Judith marque tout à fait l’action. Du sang s’écoule partout et l’expression horrifiée du visage de l’homme est magnifiquement significative.

Le mythe de Judith et d’Holopherne était un thème très prisé des artistes de l’époque, mais rarement représenté de cette façon. Dans l’œuvre d’Artemisia, l’énergie et la force de sa Judith — ainsi que la solidarité féminine figurée sur la toile par le soutien de sa complice — nous offrent une vision inédite de la violence et de la vengeance dont les femmes sont capables au début du XVIIᵉ siècle. Comparée avec la toile du Caravage, l’œuvre d’Artemisia représente la suivante fermement complice de cet acte et cela appuie la volonté des deux femmes a le perpétrer.

Nous pouvons relever que la Judith d’Artemisia porte sur son avant-bras un bracelet décoré. Sur ce dernier se trouve des silhouettes représentant la déesse grecque de la chasse Artémis.

Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne (détail), 1612, huile sur toile, Musée des Offices, Florence.
Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne (détail), 1612, huile sur toile, Musée des Offices, Florence.

Dans la mythologie grecque, cette déesse se refusa à tous pour garder sa virginité éternellement. Elle punit de mort tous ceux qui essayèrent de la violer, un clin d’œil au passé de l’artiste que nous allons étudier de suite.

Car il faut savoir qu’Artemisia Gentileschi avait entamé une première version de sa Revanche de Judith en 1612, un an après s’être faite violée par son instructeur et l’ami de son père, Agostino Tassi. C’est d’ailleurs exactement à ce moment que se déroulait le long procès de ce dernier, particulièrement humiliant pour Artemisia.

Artemisia prend exemple sur le Caravage dans le choix de ce thème. Ce dernier l’avait lui-même choisit à la suite d’un autre procès, cette fois à l’encontre d’une aristocrate romaine nommée Beatrice Cenci. Cette femme a été jugée en 1598 pour le meurtre de son père, un homme riche, violent et abusif.
Ce jugement public fit beaucoup de bruit à Rome et le Caravage y assista en personne. Après cela, il sera poussé à exposer le thème de Judith décapitant Holopherne afin de montrer aux Romains la capabilité à la violence des femmes lorsqu’elles y sont contraintes. Il révèle à ses contemporains que le monopole de la brutalité ne serait alors pas uniquement détenu par les hommes, et cela aussi fit beaucoup de bruit dans la société de l’époque.
Le tableau du Caravage pourrait alors être l’expression d’une critique contre la condamnation à mort de Beatrice Cenci par le pape Clément VIII, mais cela nous éloigne considérablement de notre sujet d’étude je dois l’avouer.

Yaël et Sisera par Artemisia

Une certaine iconographie féministe naît alors du travail d’Artemisia Gentileschi. Elle aura le désir de placer la puissance et la volonté des femmes au cœur de son œuvre :


Artemisia Gentileschi, Yaël et Sisera, 1620, huile sur toile, Szépmüvészeti Muszeum, Budapest.

Pour cette toile quelque peu paradoxale, un peu de contexte : cette scène est un épisode de l’Ancien Testament où l’héroïne juive accueille dans sa tente un général ennemi. Sisera est le chef des adversaires du peuple de Yaël. Son armée est en déroute et il se retrouve isolé. Il va demander secours à Yaël, prostrée sous son abri. Yaël accepte de le recevoir et donne confiance à Sisera pour qu’il ne se méfie pas d’elle. Son plan est simple : attendre que l’adversaire confiant s’endorme pour le tuer. Pour cela, elle va enfoncer dans la tempe du général un clou de sa tente en utilisant un marteau. Dans cette partie de l’Histoire biblique, cette action provoque la victoire d’Israël sur l’armée cananéenne.

Le moment choisi par Artemisia Gentileschi est le plus dramatique, celui du geste de Yaël brandissant son marteau au-dessus de la tempe de Sisera. Dans ce tableau, le calme et la douceur du sommeil précède le massacre. Le visage tranquille de Yaël offre une image beaucoup plus sereine par rapport à la décapitation sanguinaire d’Holopherne. Le choix d’Artemisia est ici de mettre en perspective la douceur réputée des femmes avec la violence du geste de Yaël.
Lorsqu’Artemisia peint Yaël et Sisera, elle a 27 ans.

Ce qu’Artemisia présente au spectateur du XVIIᵉ siècle, c’est un récit sur la force des femmes et leur capabilité à l’action. Ce récit est mis en place par l’usage de scènes mythologiques soigneusement choisies, cela afin de placer les femmes au centre de l’œuvre.

Cette représentation féminine de la violence est importante pour nous car dans la peinture mythologique, elle est presque toujours uniquement utilisée par les hommes. Dans son art, Gentileschi utilise les mêmes leviers de représentation masculine mais pour ses héroïnes féminines. Et il en est de même avec le tableau de la mort d’Holopherne, mettant en avant la détermination de Judith.

La vie d’Artemisia

L’examen de la vie d’Artemisia fait surgir deux figures contrastées. Tout d’abord celle d’une toute jeune fille abusée, humiliée et trahie comme elle apparaît dans les actes de son procès pour viol. Ensuite, c’est celle d’une femme-artiste libre, autonome et émancipée qui, à travers toute son œuvre, replace la femme dans un schéma autre que celui de victime.

Artemisia Gentileschi, Marie Madeleine en extase, 1622, collection privée, © Wikimedia Commons.
Artemisia Gentileschi, Marie-Madeleine en extase, vers 1622, collection privée, © Wikimedia Commons.

Nous avons vu qu’à la suite du procès d’Agostino Tassi, procès durant lequel elle a été interrogée et torturée (une méthode de l’époque pour obtenir la vérité lors d’un témoignage), Artemisia représentera Judith décapitant Holopherne. Après ces évènements traumatisants, elle décide de fuir Rome pour partir s’installer à Florence avec son nouveau mari. Dans cette ville, son talent est plus largement reconnu, elle peindra plusieurs commandes importantes, y compris pour la famille de Michel-Ange. En 1616, elle devient la première femme à être accueillie dans les rangs de la prestigieuse Accademia del Disegno, l’Académie de Dessin de Florence. Elle est admirée et entourée d’autres peintres connus et de savants comme Galilée.

Artemisia Gentileschi finira toutefois par se séparer de son mari, un gentilhomme économiquement dépendant d’elle, un fait extrêmement rare pour l’époque. Ce dernier lui assurait simplement un statut social « respectable ». Elle aura ensuite une vie plus libre, partagée avec plusieurs amants, cela tout en s’occupant seule de ses deux filles. Son autonomie et sa liberté sexuelle semblent très modernes pour l’époque, nous ne lui connaissons pas d’équivalent pour le XVIIᵉ siècle.

Vers la fin des années 1630, fera un voyage à Londres où elle sera accueillie à la cour du roi Charles Ier d’Angleterre, grand mécène des arts. Ce séjour s’explique car le père d’Artemisia, Orazio Gentileschi, résidait déjà comme peintre à la cour du roi Charles depuis 1626. Il semble qu’Artemisia ait refusé à de multiples reprises avant de répondre favorablement à l’invitation du roi d’Angleterre. Elle n’avait pas vu son père depuis de nombreuses années et ils ne se sont probablement pas quittés en très bon terme (dans la correspondances d’Artemisia, Orazio est représenté comme manipulateur et colérique). Revoir son père aura sûrement ravivé des souvenirs désagréable à Artemisia.
Malgré ses réticences, Artemisia semble être arrivée à Londres fin 1638. Elle y restera presque deux années avant de rentrer à Naples pour y finir ses jours.

Conclusion

Même s’il est vrai qu’Artemisia Gentileschi fut très largement inspirée par des artistes masculins comme le Caravage à ses débuts, elle développe ensuite son art vers un propos plus manifeste. Gentileschi portera le désir de replacer les femmes au centre de son œuvre, cela sur la scène artistique du XVIIᵉ. Pour arriver à cela, les femmes-artistes de cette époque peuvent être indépendantes des hommes lorsqu’elles sont suffisamment reconnues et considérées. Et pour obtenir cette considération, elles devront exposer leur talent à leurs contemporains, même si cela signifie « suivre dans les traces d’un homme ».

Pour Artemisia Gentileschi, son style fut grandement influencé en premier lieu par son père, lui-même influencé par le Caravage. Cette admiration d’Artemisia pour le ténébriste lui donneront la possibilité de développer son propre registre. Lorsque Gentileschi sera correctement reconnue, elle utilisera son talent pour faire oublier son genre à ses contemporains. Lorsqu’elle est convenablement considérée dans le monde de l’art, elle présente des œuvres avec des personnages féminins forts afin de remettre les femmes au centre du débat social. Elle emploiera son art pour soutenir un propos plus personnel, un propos que nous pouvons aujourd’hui caractériser sans mal comme proto-féministe, pré-féministe.

Artemisia Gentileschi, Marie-Madelaine en mélancolie, cathédrale de Séville, vers 1625
Artemisia Gentileschi, Marie-Madelaine en mélancolie, cathédrale de Séville, vers 1625.

Son évolution dans le monde très masculin de la peinture et le procès pour son viol seront deux éléments qui décideront de son parcours artistique. Ces évènements la pousseront a mettre l’action des femmes au centre de scènes mythologiques pourtant répandues. Ces revendication presque féministes et son art socialement positionné, marqueront leur temps mais pas davantage. Il faudra attendre plusieurs siècles pour que les historiens de l’art s’attardent à nouveau sur le cas Gentileschi.

Mary Garrard verra d’ailleurs dans l’Holopherne d’Artemisia l’expression d’une vengeance contre son violeur. D’autres encore y ont vu une façon symbolique de « tuer le père » pour pouvoir devenir un meilleur peintre. Mais c’est ici chers lecteurs, que je vous laisserai vous forger votre propre avis.

« J’ai bien peur qu’avant d’avoir vu le tableau, vous ne m’ayez trouvée arrogante et présomptueuse. Vous me trouvez pitoyable car avant même de poser les yeux sur son travail, le nom d’une femme soulève des doutes. »

Artemisia Gentileschi, Correspondance avec Antonio Ruffo, 1649.


Bibliographie

CONTINI Roberto, SOLINAS Francesco, Artemisia, 1593 – 1654, Paris, Gallimard, 2012.

GARRARD Mary D., Artemisia Gentileschi : The Image of the Female Hero in Italian Baroque Art, Princeton, Princeton University Press, 1989.

Giorgio Vasari, Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, éd. commentée sous la dir. d’André Chastel, Paris, Berger-Levrault, 1981.

POLLOCK Griselda, Differencing the Canon : Feminist Desire and the Writing of Art’s Histories, Londres et New York, éditions Routledge, 1999.

TUFTS Eleanor, Our hidden heritage, five centuries of woman artists, New York et Londres, Paddington press LTD, 1974.

  • 1
    POLLOCK Griselda, Differencing the Canon : Feminist Desire and the Writing of Art’s Histories, Londres et New York, éditions Routledge, 1999, pp. 96 – 127.

Laisser un commentaire