Cher lecteur, ma thérapeute m’a conseillé de continuer à vous écrire pour adoucir mon âme. Étant donné qu’elle a parcouru plus de 1 700 km pour me retrouver, je me dois de répondre à ses recommandations par l’affirmatif. Et le soleil sicilien dans ses cheveux a fini de me convaincre.
Alors sans attendre, aujourd’hui nous allons parler de la cathédrale de Monreale en Sicile, bijou de l’art siculo-byzantin.
La cathédrale de Monreale en Sicile, bijou de l’art siculo-byzantin

Abside centrale orientale, cathédrale de Monreale, vue d’ensemble.
Mais rédigeons ce billet correctement je vous prie. En premier lieu, la construction de la cathédrale de Monreale, édifice sicilien d’importance s’il en est pour la période médiévale, fut débutée en 1172 sur ordre de Guillaume II de Sicile, roi de 1166 à sa mort en 1189. Guillaume II est un descendant de la dynastie normande des Hauteville dont nous développerons les péripéties dans de prochains articles (comme imposé par ma thérapeute).
Comprenons-nous, une hérédité normande au Moyen-Âge signifie avoir des gènes vikings assez puissants dans le sang. Cependant, et contre toute attente, Guillaume II n’était pas un roi belliqueux. Il mit d’ailleurs fin aux désirs d’expansion des républiques maritimes de Venise et de Gênes durant la deuxième moitié du XIIᵉ siècle, grâce à des négociations et des traités avec l’Empire byzantin ; et cela alors qu’il désirait, comme ses prédécesseurs, secrètement s’asseoir sur le trône de Constantinople.
Sur deux panneaux votifs situés derrière le trône royal et le trône épiscopal, sur les piliers du chœur de la cathédrale, Guillaume II de Sicile est représenté :
- Au nord : le Christ fait le don divin de la couronne au roi Guillaume II accompagné des anges qui lui remettent un labarum, une tunique impériale byzantine, et un globe, symbolisant l’universalité de son pouvoir terrestre.

Guillaume II couronné par le Christ, panneau votif précédant le chœur, pilier nord, cathédrale de Monreale, © Olivier MORICE.
- Tandis que sur celui du sud, il présente le modèle de la cathédrale à la Vierge Marie, symbole de la dédicace de l’édifice à la Mère de Dieu mais également et bien évidemment pour rappeler qu’il en fut le commanditaire.

Guillaume II couronné par le Christ, panneau votif précédant le chœur, pilier sud, cathédrale de Monreale, © Olivier MORICE.
Mais revenons à notre cathédrale je vous prie. Son nom original est Santa Maria Nuova, autrement dit « Sainte-Marie-la-Nouvelle ». Les auteurs spécialisés pensent que la construction était déjà bien avancée en 1176 car des documents accordant des privilèges aux moines de l’abbaye adjointe à la cathédrale furent retrouvés dans les archives. Ces privilèges furent ensuite confirmés par la bulle du pape Alexandre III la même année.
Ce qui est sûr c’est qu’à travers la bulle papale de 1183, Lucius III loue le zèle des ouvriers de la cathédrale de Monreale et l’élève officiellement au titre d’église métropolitaine le 5 février 1183, en nommant le nouvel archevêché « Mons Regalis », le « Mont royal », d’où découlera le vocable Monreale.
Cet édifice avait pour but d’abriter la dépouille mortelle de Guillaume II de Sicile en tant que mausolée royal. Cette démarche est à mettre en parallèle avec celle de son très célèbre grand-père Roger II de Sicile, lui aussi descendant de la dynastie des Hauteville, lorsqu’il décida de bâtir la cathédrale de Cefalù, elle aussi en Sicile.
Ce puissant monarque siculo-normand est aussi le commanditaire de l’une des pièces maîtresses de l’art « normanno-arabo-byzantin » définit par l’UNESCO : la Chapelle palatine située au cœur du Palais des Normands, à Palerme.
Cela pourrait-il être facilement interprété comme un désir de convenir à une tradition dynastique d’élévation de monuments glorieux, n’est-ce pas ? Je vous laisserai en juger par vous-mêmes.
Anecdote pour briller en société : le cloître de l’abbaye située à côté de la cathédrale de Monreale possède pas moins de 114 colonnes doubles, chacune dotée de chapiteaux sculptés de façon différente ! Et cela fut réalisé en seulement une dizaine d’années, entre 1170 et 1180. Débrouillez-vous avec cette information tout aussi utile qu’elle est difficilement utilisable dans une conversation de profanes…
Décoration
Quant au développement décoratif de la cathédrale, il s’agirait du plus grand ensemble de mosaïques de Sicile. Cependant je vous impose de prendre cette information non-référencée avec précaution, je n’ai pas encore pu admirer toutes les mosaïques siculo-byzantines de l’île (et il m’était impossible de prendre mon mètre-ruban dans l’avion…).
L’ensemble de cette décoration siculo-byzantine fut très sûrement érigée entre les années 1176 et 1189, entre la fin du chantier de construction du bâti de l’édifice et la mort de Guillaume II.
Mais ce que nous remarquons en premier lieu en pénétrant dans cette église, c’est évidemment le majestueux Christ Pantocrator qui siège dans la conque du cul-de-four de l’abside centrale. Avons-nous seulement déjà parlé de ce type de scène relative à l’art orthodoxe ?

Mosaïque du Christ Pantocrator, abside centrale orientale, cathédrale de Monreale, © Olivier MORICE.
Ce thème iconographique byzantin d’importance expose le Christ en hauteur par rapport à l’observateur. Cela rappelle premièrement la hiérarchie qui s’impose naturellement entre le Fils de Dieu — et même Dieu incarné sous forme humaine si nous développons la notion de consubstantialité comprise dans l’essence divine répartie de façon unitaire entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit, pratique n’est-ce pas ? — et le spectateur, un simple fidèle tout ce qu’il y a de plus mortel durant la période médiévale (pauvre de lui).
Ses bras ouverts rappellent à l’observateur que tout finira par lui lors du Jugement Dernier. Un développement parfaitement comparable au Christ Pantocrator abrité par la cathédrale de Cefalù et dont nous parlerons sous peu, je vous le promets. D’autant plus qu’il pourrait s’agir ici d’une timide préfiguration au style de cour des Paléologues, par son expression sensible et son humanisme. Mais nous reviendrons sur ce registre iconographique, là aussi, dans un futur billet. Que le lecteur me pardonne mais trop de choses sont à dire sur l’art byzantin, aussi étendu et aussi intéressant qu’il puisse l’être ; au moins pour moi…
Son positionnement est parfaitement nécessaire à la fonction de la figure, et relatif avec son caractère eschatologique. Comprenez par là que c’est en lien avec la fin du monde humain tenu dans le concept du Jugement Dernier, rien de plus.
Cela affirme la fonction du juge-suprême du Messie, en tant que fils de Dieu revenu parmi les hommes lors de sa Seconde Parousie. Et cela est parfaitement maîtrisé, vous serez bien forcés de le reconnaître. Bernard Berenson lui-même, historien de l’art d’importance spécialiste de la Renaissance italienne, s’est senti dépassé par la majesté de cette splendide décoration lors de sa visite de 1953. Car ce vaste développement décoratif abrite pas moins de 174 figures saintes, quasiment de taille humaine, et possédant chacune une interprétation distincte et une figure en pendant, et cela sans compter les nombreuses scènes bibliques dont je vous épargne ici l’énumération.
Mais pour ce qui est de la logique décorative de la cathédrale, j’ai pu remarquer que les façades périphériques du bâti étaient ornées de scènes relatives au Nouveau Testament ; tandis que les parois de la nef intérieure sont elles courues par des représentations de l’Ancien Testament. Genèse et déluge = souffrance et espérance.
Saint Nicolas en Sicile
Cela me fissure le cœur mais étant donné la période, nous allons devoir parler de saint Nicolas de Myre, personnage qui a inspiré le Père Noël (une naïveté difficile à exprimer ici je vous l’assure…). Quel hasard que sa représentation soit présente dans la décoration siculo-byzantine de la cathédrale de Monreale ! Nous sommes cher lecteur, tout à fait chanceux, et je m’en rends compte.
Mais pour commencer, qui est saint Nicolas de Myre ? Et bien il s’agit de rien de moins que l’un des saints orthodoxes les plus vénérés en Orient depuis le VIᵉ siècle.

Saint Nicolas de Myre, abside centrale orientale, arc sud, © Olivier MORICE.
Né vers 270 de parents chrétiens et issus d’une riche famille de Patare en Lycie, (ancienne Asie mineure, équivalent à l’actuelle côte ouest de la Turquie). Sa mère est la sœur de Nicolas l’Ancien, évêque de Myre qui eut une influence importante sur le futur saint Nicolas, ce maudit Père Noël.
Car dès l’enfance, Nicolas montra une grande piété en se servant de sa fortune pour faire des œuvres de charité. Selon les hagiographies, qui tendent à se confondre avec celles de son homonyme du VIᵉ Nicolas de Sion, les parents de notre Nicolas se nomment Epiphanios (Ἐπιφάνιος) et Ioanna (Ἰωάννα), tous deux Grecs d’origine ayant succombé d’après la légende à une épidémie de peste.
Nicolas fut alors ordonné prêtre et abbé de Sion (près de Myre) par son oncle Nicolas (encore un), actuel évêque de Myre à ce moment. Notre jeune Nicolas devint ensuite le supérieur du monastère Sainte-Sion de Myre en Lycie.
Selon la tradition, suite à la mort de son oncle et à celle de son successeur, il est désigné évêque de Myre par la vox populi autour de l’an 300 (donc sans désir de sa part et malgré lui, ce qui en fait un personnage altruiste, comme beaucoup d’autres saints). Il prit immédiatement sa charge à cœur faisant de son mieux pour guider son peuple selon la doctrine nicéenne dont nous avons parlé plus haut.
Coup du sort : notre évêque Nicolas de Myre mourut vers 350, son tombeau devenant rapidement un lieu de pèlerinage d’importance pour la période. Car d’après la légende, après sa mort une eau miraculeuse s’en écoula.
Culte et traditions de saint Nicolas en Europe occidentale
À partir du XIᵉ siècle, le culte de saint Nicolas qui était déjà répandu en Orient depuis le VIᵉ siècle prit un essor considérable en Occident, et plus spécialement en Italie (surtout dans les Pouilles dont il est le saint-patron), mais aussi en Allemagne, aux Pays-Bas, en Alsace et en Lorraine.
Reliques
Ses ossements sont conservés dans l’église Saint-Nicolas de Myre, lieu de son épiscopat jusqu’en 1087. Selon la légende, ils auraient la particularité de suinter une huile parfumée et ce baume est connu dans toute l’Europe du Moyen-Âge comme miraculeux. Son tombeau, placé dans l’absidiole d’un martyrium à Myre, attire de nombreux pèlerins, mais est souvent menacé par des raids sarrasins depuis le XIᵉ siècle.
Plusieurs cités marchandes italiennes vont donc tenter de rapatrier ses reliques. Le moine bénédictin Nicéphore et l’archidiacre Jean de Bari, qui relatent cette translatio, se justifient par la volonté d’assurer la sécurité des reliques et d’accroître leur vénération en les amenant en Italie. Vous en tirerez les conclusions que vous souhaitez mais sachez qu’un jour sera publié ici un billet sur le culte des reliques et sur les avantages économiques qui peut en découler.
Soixante-deux marins (probablement des pirates italiens venus de Bari) prennent de vitesse les navires vénitiens et ramènent les supposées reliques de saint Nicolas de Myre à Bari le 9 mai 1087. La basilique Saint-Nicolas de Bari est construite entre 1089 et 1197, à Bari donc, avec l’intention de les abriter.
Les raisons de sa présence
Mais pour comprendre la présence de cette figure dans notre décoration sicilienne, nous allons malheureusement devoir émettre quelques hypothèses (franchement ma partie préférée).
- Premièrement, saint Nicolas de Myre était fermement opposé à l’hérésie arienne. Concile de Nicée, la nature trinitaire et unitaire du Christ/Dieu/Saint-Esprit toussa. Sa présence à Monreale peut donc être une affirmation de la lutte anti-arienne (même si cela est peu probable étant donné l’écart temporel conséquent) mais surtout une affirmation de l’orthodoxie nicéenne réfutant toute autre hérésie.
- Deuxièmement, le culte de saint Nicolas de Myre, rappelons-le déjà très répandu en Orient depuis le VIᵉ siècle, se diffuse en Occident depuis le rapatriement des reliques à Bari à la fin du XIᵉ siècle (saint-patron des Pouilles, donc relativement proche de la Sicile toussatoussa)
- Nicolas pourrait donc incarner cette sorte de transition (voulue ?) de l’Orient vers l’Occident, en tout cas pour le Royaume normand de Sicile de Guillaume II.
Nous pourrions en conclusion dire que c’est grâce à la Sicile normande du XIIᵉ et à sa monarchie d’origine viking que Coca-Cola s’est fait autant d’argent depuis le XXᵉ siècle ; mais je m’abstiendrais de présenter les choses d’une manière aussi simpliste, nous valons mieux que cela !
Cependant chers amis, je remarque que ma thérapeute me lance des regards noirs à travers son spritz depuis quelques minutes. Alors vous allez devoir m’excuser de m’arrêter là, au moins pour le moment, car d’autres affaires sont en cours.
Bibliographie
BETTINI Sergio, I mosaici di Monreale, Genève, éd. A. Skira, 1965.
BRODBECK Sulamith, Les saints de la cathédrale de Monreale en Sicile : iconographie, hagiographie et pouvoir royal à la fin du XIIᵉ siècle, Rome, École française de Rome, 2010
CREISSIN Thomas, « Architecture religieuse et politique. À propos des mosaïques des parties basses de l’abside dans la cathédrale de Cefalù », dans Cahiers de Civilisation Médiévale {En ligne}, Année 2003, vol. 46, n° 183, pp. 247-263 (consulté le 07/11/25).
DEMUS Otto, The Mosaics of Norman Sicily, Londres, Routledge & K. Paul, 1949, pp. 91-177.
GIORDANO S., La splendeur de Monreale, Palerme, éd. Poligraf.
SCIRÒ Giuseppe, Monreale. La ville au temple d’or, éd G. Mistretta, Palerme, 1996.
KITZINGER Ernst, I mosaici del periodo normanno in Sicilia, t. 3 et 4, Palerme, Istituto siciliano di studi bizantini e neoellenici, 1994/95.
LELLO Giovanni Luigi, Historia della Chiesa di Monreale, Rome, éd. Luigi Zanetti, 1596 (lien)
QUEYREL Louise-Elisabeth, Les chapiteaux du cloître de Monreale : la légitimation de la dynastie normande en Sicile (1166-1185), Mémoire de master 2, sous la direction de Matthias Untermann et David Ganz, Ruprecht-Karls-Universität Heidelberg (Heidelberg) et École du Louvre (Paris), diplôme obtenu en décembre 2013 (lien).
Sitographie
https://www.wga.hu/html_m/zgothic/mosaics/5monreal/index.html
https://www.duomodimonreale.it/internocattedrale.html
https://www.pallasweb.com/deesis/christ-pantokrator-of-monreale.html
https://utpictura18.univ-amu.fr/notices/emplacement/italie/monreale-sicile-cathedrale