Poggioreale.

Poggioreale, ou la ville fantôme sicilienne avalée et recrachée en ruine poétique

Chers amis, faisons une brève pause dans nos recherches communes pour explorer l’une de mes appétences personnelles : les ruines. Dans ce billet, et uniquement si vous me le permettez, laissez-moi vous présenter la ville fantôme de Poggioreale Vecchia, en Sicile ; où les murs nous donnent cette délicieuse sensation d’être arrivé trop tard dans l’Histoire.

Car avouons-le, je suis touché par ce romantique amour (au sens philosophique du terme bien sûr) pour les pierres amoncelées qui traversent le temps ; et j’espère que vous l’êtes également. Sinon soyez indulgents, même le plus performant bipède doit souffler de temps à autre…

Poggioreale mon amour

Il y a en Sicile des villes qui s’accrochent aux falaises comme d’insensibles et immortels lézards à un mur brûlant, et puis il y a Poggioreale. Ou plutôt Poggioreale Vecchia, car Poggioreale Nuova (par déduction) a été reconstruite un peu plus loin, plus sage, plus droite, plus bétonnée, les années 70 essoufflées en somme… L’ancienne, elle, est restée là où on l’a laissée en 1968, figée dans un arrêt sur image délicatement brutal et délicieusement romantique.

Poggioreale amore mio

Poggioreale ne m’attendait pas. Elle n’attend plus personne depuis 1968. On arrive par une route de vallée de campagne affreusement normale, où tout fait semblant d’ignorer ce qui s’est passé à quelques mètres. Et puis, avec comme seule transition l’odeur nauséabonde d’un élevage caprin de chèvres probablement alpines, la civilisation s’éteint.

Pas de panneau, pas de mise en scène : juste une grille cadenassée qui protège une ville abandonnée, posée là comme une mauvaise idée qu’on n’a jamais eu le courage d’exécuter. L’endroit idéal pour visiter une ville morte !

Un tremblement de terre, un exode, et une ville devenue fantôme

Un peu d’Histoire, il le faut bien. Le 14 janvier 1968, la vallée du Belice s’est mise à trembler. Avec stupeur, les 5 000 âmes du petit village de Poggioreale prennent la fuite avant d’être réduites en miettes. Grâce à l’alerte du carabinieri du coin, le village ne dénombre que trois morts, dont un petit chien que nous baptiserons en commentaire…

Les administrateurs, dans un élan de modernité plus que douteuse, très courant durant les années 70, décident de rebâtir la ville à quelques centaines de mètres de là. Les habitants déménagent, des promesses d’avenir sont faites, et l’ancienne Poggioreale est abandonnée. Les maisons, les églises, l’école ; tout reste planté là, comme un repas de Noël abandonné sur la table d’une salle des fêtes pitoyable.

Il ne reste qu’une ville fantôme figée dans les années 60, où les portes grincent encore sous le vent et où les fresques des églises s’effritent en silence. Un décor surréaliste et mélancolique, mais d’une tragique beauté permettez-moi.

Une ville moderne, donc déjà en ruines

Poggioreale Vecchia n’est pas une antique ruine romantique. Elle ne cherche pas votre compassion. Elle est née trop tard pour être pittoresque et trop tôt pour être protégée. C’est une ruine moderne, fonctionnelle, un pur produit du XXᵉ siècle prêt à être visité par vos talons. Et c’est sûrement la raison pour laquelle elle ne fut pas rasée par les autorités.

La place centrale, ou le théâtre de l’absence

Ce qui frappe d’abord, c’est que notre Poggioreale n’a rien du pittoresque italien si cher à nos cœur, ou si peu. Pas de ruelles médiévales, pas de pierres millénaires, pas de romantisme lapidaire. C’est une ruine moderne, et c’est précisément ce qui la rend dérangeante.

Les immeubles sont récents, les rues larges, les places communes et fonctionnelles. On sent encore le projet : une ville qui voulait être sérieuse, administrative, travailleuse ! Lors de vos pérégrinations vous y trouvez d’ailleurs un atelier mécanisé de tissage de paille, pour faire je ne sais quel produit typique. Une ville qui croyait au progrès, aux façades propres, aux lignes droites. Bref, une ville qui ne savait pas encore qu’elle allait devenir un décor de film post-apocalyptique à ciel ouvert. Et ce petit chien

La Piazza Elimo, autrefois cœur battant de la ville, est désormais un espace vide, bordé de bâtiments ventrus éventrés (c’était trop tentant). Les arcades, les balcons, les enseignes commerciales, tous racontent une histoire de prospérité révolue délicieusement esthétique.

Anecdote pour briller en société : Poggioreale a été fondée en 1642 par Francesco Morso. Il se pourrait qu’il s’agisse de la cité antique d’Entella, une des trois villes fondées par le peuple des Élymes ; avec les plus connues Erice et Segesta.

Les maisons, ou la vie suspendue

Les habitations, aux façades pastel écaillées gardent encore des traces de vie : une vieille machine à coudre rouillée, des boîtes de médicaments périmés, des bouteilles de bière de l’époque. On entend presque les conversations, les repas, les disputes de couple, bref ce qui a animé ces murs.

L’église mère, ou l’art de résister (à peine)

Bien sûr qu’il y a une église. Il y a toujours des églises en Italie ; même quand tout le reste a démissionné. L’église principale, dédiée à San Calogero (retenez-vous, je vous en prie), est un chef-d’œuvre du baroque mourant. Elle tient encore debout par pure habitude métaphysique, ou par inertie sacrée, prête à rendre l’âme. À l’intérieur, des fresques se décollent des murs et regardent le vide. C’est beau, c’est triste à en pleurer de joie.

Je rentre à l’intérieur. Excellente idée.
Ici le silence est épais, mystique, presque administratif. Un silence éternel de salle d’attente de cabinet dentiste. On imagine très bien le dernier office. C’est là que je comprends que Poggioreale n’est pas détruite, elle est suspendue pour permettre à de naïfs français de l’explorer. Trop charmant.

Et cette église est sans doute le bâtiment le plus obstiné du site. Elle est toujours là, malgré le toit éventré et les fissures qui courent sur les murs comme des veines paralytiques. Des arbustes ont même eut le temps de pousser sur les entablements. Elle continue de regarder la place principale et son escalier empli de végétation, abandonné depuis plus d’un demi-siècle.

Pourquoi Poggioreale est-elle si fascinante ?

Parce qu’elle est à la fois un tombeau (3 morts quand même, et sans compter le petit chien…) et un musée à ciel ouvert. Poggioreale nous offre une expérience unique : marcher dans les pas d’une communauté italienne disparue à la fin des années 60, comme un archéologue du plus banal quotidien.

Le musée involontaire du temps long

Poggioreale est aujourd’hui un musée sans billetterie, sans régisseur et sans conservateur. Un musée où l’œuvre principale serait l’échec parfaitement documenté de la planification humaine. Sans vouloir me montrer trop grandiloquent, cette ville nous raconte une histoire minuscule, à la fois peu importante et importante. C’est une archéologie du XXᵉ siècle, brutale et sans indulgence. Ici le patrimoine n’est pas sacralisé ; il est abandonné par manque d’utilité.

Et c’est peut-être cela, au fond, qui rend Poggioreale si précieuse : elle ne cherche pas à être belle. Elle est juste là, survivante passive d’un désastre naturel, d’utilisation de matériaux de mauvaise qualité et de décisions administratives discutables. Elle n’est pas une ruine glorieuse, elle ne vous flattera pas lors de vos rassemblements sociaux. Elle vous rappellera simplement que l’Histoire, parfois, n’a pas besoin d’ironie pour être cruelle.

Ce que Poggioreale fait au visiteur

On ne ressort pas de Poggioreale avec des certitudes (sérieusement). Au contraire, on ressort un peu plus lent, un peu plus silencieux, avec un peu moins de réponses et plus de questions. On regarde différemment les villes vivantes ensuite : leurs fissures, leurs compromis, leurs décisions sociales. Parce qu’ici, il n’y a plus personne pour faire semblant. Poggioreale est ce qui arrive quand l’Histoire décide de ne pas se réparer, et que j’aime profondément cela. C’est assez rare partout dans le monde, mais pas en Sicile.

Pourquoi visiter Poggioreale ?

Poggioreale est une démonstration éclatante que la modernité peut, elle aussi, produire des ruines administratives dignes de ce nom. Dans cette ville fantôme, l’absence est devenue la véritable œuvre. Une installation permanente, involontaire, impossible à restaurer.

On repart de Poggioreale un peu poussiéreux, un peu sonné, et étrangement reconnaissant de ne pas s’être fait engloutir, au sens propre j’entends, par l’éboulement d’un bâtiment.

Poggioreale rappelle une vérité désagréable : le patrimoine n’est pas toujours ce qu’on protège. Et au fond, cette ville fantôme est peut-être l’œuvre la plus honnête du XXᵉ siècle sicilien, sans style, sans intention artistique, mais terriblement véritable.

Une installation permanente intitulée : “Vous pensiez que ça allait durer.”

Visiter Poggioreale (et en sortir intact)

Ne visitez pas Poggioreale seul, cela pourrait être dangereux, mais genre vraiment dangereux. Il faut évidemment faire attention où l’on met les pieds, vous vous en doutez mais les choses qui vont sans dire vont mieux en étant dites. Ses maudites dalles portent une traîtrise sans nom et les plafonds : rancuniers depuis 1968.

Cependant, la tradition vous impose de cuisiner des lasagnes végétariennes aux lentilles brunes si vous rentrez sain et sauf à la maison, vous passerez une excellente soirée.

Je viens de penser que je pourrais organiser visites et séjours consacrés aux ruines siciliennes, si nombreuses et étendues sur tant de périodes et de siècles… Affaire à suivre !

https://www.instagram.com/stories/highlights/17938310253131457

Laisser un commentaire