Palerme, © Olivier MORICE.

Palermo, amore mio

Les Siciliens ont parfaitement conscience que vivre sur leur île est plaisant. Ils ont développé davantage encore le concept de la dolce vita romaine en jouant de la musique à chaque coin de rue, c’est aussi admirable qu’époustouflant. Et ils sont assez talentueux pour ça je dois avouer.

Ils se rassemblent pour écouter des jazzmen amateurs jouer dans des bars alternatifs, ils dansent tous et boivent spritz et bières légères sans s’enivrer plus que la musique ne le fait déjà. Admirable comportement.

Palerme
© Olivier MORICE.

Camarades, après nos divagations historiques à propos de la Martorana, reprenons le fil d’une histoire plus actuelle ; celui de la très sicilienne Palerme. Elle m’a accueillie chaleureusement et gardée en son sein. Une ville où comme dans la folie, il est bon de se perdre.

Palerme
© Olivier MORICE.

Cette surprenante cité préserve aujourd’hui les meilleurs côtés de beaucoup de villes dans lesquelles j’ai vécu. Des lumières dans les rues, de la végétation contre les murs, des ruines anciennes dans chaque passage ; la voilà ma came. Mon kink.

C’est une ville anarchiste qui conduit comme si le code de la route était une opinion, où les scooters passent entre les voitures, et les piétons entre les scooters. Une ville où personne ne klaxonne vraiment par colère — c’est une politesse, un dialecte de la carrosserie. Aussi frustrant que fascinant.
On traverse alors le Càssaro rapidement, en se disant que la mort, ici, aurait au moins le mérite d’être pittoresque.

Palerme
© Olivier MORICE.

Le plus savoureux dans cette cité, c’est son ambiance nocturne. Et je ne vous parle pas de sauvages boîtes de nuit ou de bars, non. Mais de simplement déambuler dans ces rues empreintes d’une nostalgie romantique qu’on ne connaît pas, et dont on n’est (presque) pas responsable.

Le soir les terrasses s’allument, et l’on comprend pourquoi les Normands ont tenu à garder cette île : ce n’est pas une question de foi, c’est une question de coucher de soleil cozy. Le roi Roger II faisait venir des mosaïstes de Constantinople pour dire au monde qu’il était civilisé sous ses palmiers. Et si ce Normand d’héritage scandinave viking y a pris racine, il y a bien une raison. Et peut-être devrions-nous tous en faire de même.

Le palais royal des Normands, ou la forteresse accouchée de bien d’autres

Ne cherchez pas la capitale normande dans les dépliants : elle a été recouverte. Ce qui reste : le panneau indiquant le Palazzo dei Normanni au bout de la rue, comme une promesse qu’on ne tiendra pas aujourd’hui.

Palazzo dei Normanni, Palerme
© Archeologo, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le palais s’installe sur une forteresse plus ancienne, comme on emménage dans l’appartement d’un ex : on garde les murs, on refait la déco, et l’on omet de préciser qui habitait là avant. C’est dans cet ensemble que Roger II fait élever la chapelle qui deviendra la vitrine du royaume. Je ne vais pas vous détailler chaque façade (pour le moment), vous avez sûrement autre chose à faire. Retenez l’essentiel : ce faste palais est une machine à montrer le pouvoir, et cette machine a très bien marché.

Fait intéressant : les Normands ont positionné leur palais parfaitement contre les portes d’entrée de la cité. Car en tant que bons vikings, ils étaient tout à fait prêts à défendre leurs possessions eux-mêmes par la force. Je veux dire qu’ils ne se cachaient pas au centre de la ville, derrière des rangées de milices. Vous en tirerez les conclusions que vous souhaiterez.

La Vucciria, le soir, n’est plus un marché : c’est un happening. Des centaines d’êtres jeunes et moins jeunes, debout, serrés entre les façades noircies de la place Caracciolo, un verre en plastique à la main avec de la musique napolitaine qui sort d’enceintes posées sur des tréteaux. Elle est comme ça la vie vucciriana…

La journée on y boit de la bière à 2 euros en face de bâtiments délabrés du XVIIe siècle que désormais plus personne ne regarde. Le lendemain matin, à sept heures, les balayeurs ramassent les gobelets, et les mêmes dalles redeviennent un décor de carte postale pour touristes qui ne sauront jamais ce qui s’est passé à la Taverna Azzurra. La ville se lave, se débarbouille, se maquille, et recommence. C’est une gestion de l’image tendue…

À Ballarò, en revanche, on ne fait pas semblant. Ça gueule, ça négocie, ça empile des aubergines violettes sur des cageots, ça vend du poisson dont l’œil vous juge, ça propose des panelle et du pane ca’ meusa à des types en costume qui retournent travailler dans les bureaux du Parlement 10 minutes plus tard.

Palerme
© Olivier MORICE.

Et puis il y a l’autre Palerme, celle des chantiers. Le théâtre, les églises, les palais : des échafaudages qui ont pris racine, des grilles, des cadenas, des panneaux « lavori in corso » assez vieux pour avoir eux-mêmes besoin de restauration. La ville est un chantier permanent dont personne ne connaît la date de livraison. Et on finit par trouver ça beau, ces ruines administratives.

Roger II, roi avant d’être roi

Mais rappelons-nous notre métier je vous prie :

En 1105, Roger II devient comte de Sicile à la suite de son père Roger I. Original.
Il n’a qu’une dizaine d’années et personne ne s’attend à grand-chose. Quelques printemps plus tard, il décide que la capitale ne sera plus l’antique Messine, mais Palerme.

Le choix a le mérite de la cohérence : Palerme est l’ancienne capitale musulmane de l’île, alors appelée « Balarm »1. Elle est conquise par les Normands au début des années 1070, riche de ses artisans et de ses marchands.
Un trône, voyez-vous, se pose là où l’argent circule. Le reste est de la décoration.

Vient ensuite le plus bel exploit diplomatique du XIIe siècle. Le 25 décembre 1130, Roger II se fait couronner roi dans la cathédrale de Palerme. Mais un détail vient gâcher la fête : son titre vient de l’antipape Anaclet II que le Vatican ne reconnaît pas, ni l’homme, ni ses décisions. Il faudra attendre 1139 pour que l’autre pape, l’officiel Innocent II, reconnaisse la chose. La méthode mérite qu’on s’y arrête car c’est tout bonnement effarant :

Innocent II n’avait pas que de bonnes raisons de se méfier de Roger II (beaucoup de II perdonami…). En janvier 1138, Anaclet II meurt. Le pape légitime en profite donc pour contester les décisions de ce dernier, « renier » le titre royal de Roger II, excommunier le roi de Sicile avant de lancer contre lui une expédition militaire. Sur le papier, c’est une excellente idée. Dans les faits, elle tourne à la débâcle car, sans fantasmer ce peuple le moins du monde, bah c’est des vikings.

Sur le Garigliano, à l’été 1139, les troupes normandes de Roger II défont les forces papales, et Innocent II tombe entre leurs mains2. De nos jours et parfaitement honnêtement nous appellerions cela un kidnapping. Vabbè.
Voilà le pape qui, peu auparavant, traitait Roger II d’usurpateur et qui, dorénavant, en est réduit à négocier avec lui depuis une position peu avantageuse.

Le traité de Mignano, signé en juillet 1139, règle l’affaire. Contre sa libération, le pape lève l’excommunication par la bulle Quos dispensatio divini et confirme le titre royal de Roger3. Les historiens parlent de compromis ; mais une négociation dont l’une des deux parties ne peut pas partir, cela s’appelle autrement…

Palerme
© Olivier MORICE.

Une Palerme, plusieurs Palerme, une seule question

Que racontait donc cette ville ? Qu’un pouvoir chrétien latin, soucieux de sa légitimité auprès de Rome, pouvait s’exprimer en grec, en arabe et en mosaïque sans que personne ne s’en offusque, pourvu que les impôts rentrent. Roger II n’a pas vraiment choisi entre ses traditions. Il les a installées côte à côte, dans les mêmes murs, et il a laissé le visiteur faire le tri.

Palerme
© Olivier MORICE.

Et le visiteur moderne le remarquera lui aussi. Cette ville est véritablement anarchiquement multiculturelle, et ça fait du bien putain.

Et si vous préférez la face sombre de la ville, celle où les morts ne partent jamais vraiment, rendez-vous à Palerme, ou l’appétence de mourir avec panache. Vous me remercierez. Ou pas, ce qui serait tout à fait dans le style de la maison.

Bibliographie et références

ĆURČIĆ Slobodan, The Mosaics of St. Mary's of the Admiral in Palermo, édité par Ernst Kitzinger, Washington D.C., Dumbarton Oaks, 1990.

FEIN Ariel, « Emiral Patronage: George of Antioch, the Martorana, and the Arab-Christians of Norman Sicily », Yale University, 2021, https://elischolar.library.yale.edu/gsas_dissertations/216.

KITZINGER Ernst, « The Mosaics of the Capella Palatina in Palermo: An Essay on the Choice and Arrangement of Subjects », The Art Bulletin, vol. 31, 1949, pp. 269–292.

SCIRÒ Giuseppe, La Chapelle Palatine, Palerme, éd. G. Mistretta, 1992.

Notes

1. NEF Annliese, « Palerme, capitale de la Sicile islamique », dans Atlas des mondes musulmans médiévaux, DENOIX Sylvie, RENEL Hélène (éd.), Paris, CNRS Éditions, 2022, https://doi.org/10.4000/13tm3.

2. BOUET Pierre, NEVEUX François (dir.), Les Normands en Méditerranée, dans le sillage des Tancrède, actes du colloque de Cerisy-la-Salle (24–27 septembre 1992), Caen, Presses universitaires de Caen, 1994, p. 27, édition numérique OpenEdition Books, 2017, https://doi.org/10.4000/books.puc.10610.

3. CREISSIN Thomas, « Architecture religieuse et politique. À propos des mosaïques des parties basses de l'abside dans la cathédrale de Cefalù », Cahiers de Civilisation Médiévale, vol. 46, n° 183, 2003, pp. 247–263, https://doi.org/10.3406/ccmed.2003.2859.

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