Crypte de Santa Maria dei Cocchieri, Palerme, 17e siècle.

Palerme, ou le très mauvais goût de mourir avec panache

Il existe des villes qui célèbrent la vie avec des terrasses ensoleillées, des marchés débordants de poissons argentés et des grand-mères hurlant depuis leurs balcons comme des prophétesses sous nicotine et caféine. Et puis il y a Palerme, qui a choisi une autre approche : faire cohabiter les vivants avec les morts jusqu’à ce que plus personne ne sache très bien dans quelle catégorie il se trouve.

Car Palerme ne cache pas ses cadavres. Elle les expose. Les promène. Les conserve. Les raconte avec une étrange fierté baroque.

Ici, la mort n’est pas une fin ; c’est un mobilier urbain.
Et je dois avouer que cela me convient parfaitement.

Alors oui, je dois avouer que cet article sert des fins pécuniaires. Il promeut les visites macabres que nous nous efforçons de mener sans tomber dans une dépression mélancolique. J’espère que vous sentez l’ironie dans mes mots (quasiment).


Le Palazzo Steri, ou pourquoi il faut toujours se méfier des palais siciliens

Tout commence avec le Palazzo Steri. Évidemment. Parce qu’en Sicile, les bâtiments les plus élégants cachent presque toujours quelque chose de relativement morbide.

Vu de l’extérieur, le Palazzo Chiaramonte-Steri possède cette superbe arrogance gothique catalane : massif, noble, stable, presque rassurant. Un palais de pouvoir comme l’Europe en a produit des centaines. Sauf qu’ici, derrière les murs épais et les fenêtres sévères, l’Inquisition espagnole a décidé pendant des siècles de pratiquer ce que l’on pourrait appeler une gestion administrative de la terreur.

Charmant programme.

Ce palais fortifié a été construit par Manfredi Chiaramonte, puissant comte de Modica, près de Ragusa au début du 14e siècle. Il repose sur des fondations musulmanes, elles-mêmes solidifiées par un passé byzantin. Rien d’exceptionnel jusque-là pour Palerme, pardonnez-moi.

Mais avec l’arrivée des Espagnols en 1392, le dernier seigneur de Chiaramonte, Andrea, a connu un destin magistral. Il a été décapité devant sa demeure, agenouillé, avec des mots aragonais susurrés à l’oreille : ceci t’appartenait, maintenant c’est à nous, et tu ne le reverras plus.

S’ensuit ce qu’il suivit.

Puis jusqu’à la première moitié du 16e siècle, ce palais sera leur résidence. Bureau de douane puis siège du tribunal de l’Inquisition de 1601 à 1782.
Plus de 7000 condamnés y trouveront la mort. Hérétiques, opposants politiques, aristocrates palermitains, et parfois même des personnes accusées à tort.

De palais richement ornementé à centre de répression religieuse, il n’y a finalement qu’un pas.
Fun fact pour briller en société, comme à notre habitude, les interrogatoires et les tortures étaient en partie menés par un inquisiteur nommé Pablo Escobar, véridique.

On descend dans les anciennes prisons, et immédiatement l’air change. Les murs transpirent. Littéralement. L’humidité vous colle à la peau comme un mauvais souvenir, et l’on découvre alors ce qui rend le lieu réellement insupportable : les « graffitis de l’âme » des prisonniers comme on aime à les appeler.

© Olivier MORICE

Leur nom, leur histoire, des appels à Dieu, des déclarations d’innocence, des dessins symboliques dont certains sont assez détaillés, des scènes religieuses, des invocations de la part des prisonniers accusés de sorcellerie, leurs pensées, leurs prières et parfois leurs dernières paroles.

© Olivier MORICE

Des centaines de dessins, de prières, de navires, de saints, de supplications, gravés directement dans les murs par des hommes qui savaient très bien qu’ils n’allaient probablement jamais revoir la lumière du jour.

Là, soudainement, l’Histoire cesse d’être une abstraction universitaire très élégante pour redevenir ce qu’elle est réellement : une machine humaine profondément cruelle.

Ces inscriptions appellent un certain respect, une gêne intrusive. Car même au bord du désespoir, les Siciliens trouvent encore le moyen d’avoir du style.


Santa Maria dei Cocchieri, ou la crypte qui transpire la peste

Palerme adore les églises. Elle en dispose partout c’est fatiguant. Des grandes, des petites, des excessives, des fades, des ostentatoirement baroques presque décorées sous amphétamines. Mais certaines cachent sous leurs nefs des choses plus intéressantes.

Santa Maria dei Cocchieri fait partie de celles-là.
Construite entre 1596 et 1611 par la Confrérie des Cocchieri (des Cochers), cette église est discrète, presque timide, dotée d’une nef unique avec abside. Un lieu de culte relativement standard donc, presque modeste en comparaison d’autres édifices palermitains.

On salue un ami dont le nom nous est inconnu, on descend quelques marches, et immédiatement apparaît cette odeur particulière des cryptes italiennes : un mélange de pierre humide, de poussière, de moisissure et de temps arrêté. Un délice.

Puis viennent les corps. Ou plutôt ce qu’il en reste : des squelettes alignés, des niches funéraires, des restes humains organisés avec cette absence totale de gêne que seul le catholicisme méridional semble maîtriser parfaitement. En somme, un amoncellement d’ossements presque vulgairement disposé qui ravirait une meute de loups.

On raconte que certains morts ici furent victimes des grandes vagues de peste qui traversèrent Palerme comme la moisson dans un humain champ de blé. Alors soyons quelque peu honnêtes je vous prie, nous marchons sur des couches successives de catastrophes morbides parfaitement digérées par le temps.

La Sicile ne refoule rien.
Elle empile.


Les Catacombes des Cappuccini : probablement la pire idée géniale du christianisme

Et puis il y a les Cappuccini.

Honnêtement, même après plusieurs lectures, plusieurs visites et plusieurs avertissements, rien ne prépare réellement à l’entrée dans les catacombes des Cappuccini. Parce qu’on pense visiter un ossuaire, mais il n’en est rien. Nous avons là une fosse cadavérique à l’air libre, visitable, palpable.
Une curiosité morbide. Des moines poussiéreux ornés d’expressions faciales traumatiques pour touristes en mal de sensations fortes.

Environ 2000 corps momifiés sont là, debout, suspendus depuis le 17e siècle. Habillés et alignés dans de longs couloirs, prêts à défiler dans un cortège macabre pompeux. Pardonnez ces faiblesses narratives mais merde quoi.
Des hommes en costume distingués pour le 19e, des femmes en toilettes de dentelle, des enfants momifiés rendus assis les uns sur les autres.
Mais aussi des prêtres parfaitement desséchés qui semblent encore attendre le début d’une procession, ou la fin du Jugement de leurs âmes.

Les Catacombes des Cappuccini ce n’est pas un cimetière ; ce sont des relations diplomatiques prolongées entre les vivants et les morts. Car ces moines avaient d’originales habitudes : ils parlaient, mangeaient et priaient avec les morts. Tous les jours. Sachez que je vous épargne ici des sentiments vulgaires. Mais allez voir ça, et bon courage.

Je ne me sens pas particulièrement sensible aux choses funèbres, bien au contraire. Je me targue de posséder un caractère romantique prononcé, au sens philosophique du terme bien sûr. Mais là, bon après une trentaine de passages dans les lieux tout de même, ça touche sans me toucher vraiment.

Car on peut presque sentir le vinaigre, l’arsenic et les herbes aromatiques utilisés pour nettoyer les corps au 17e, avant d’être séchés puis habillés avec de beaux vêtements.

Le plus dérangeant n’est pas la mort. Le plus dérangeant est la volonté obstinée de conserver une apparence sociale après elle. Car dans ces lieux, même les cadavres ont un code vestimentaire.

Les familles venaient visiter leurs défunts, les époussetaient, changeaient leurs vêtements pour les garder “trendy”. Une sociabilité posthume parfaitement acceptée pour l’époque, et profondément terrifiante pour nos sensibilités contemporaines aseptisées au gel hydroalcoolique post-COVID.

Puis apparaît Rosalia Lombardo. La petite fille de la fin. L’une des dernières momies gardées ici.

Morte en 1920 d’une pneumonie à l’âge de 2 ans. Elle est restée conservée avec une perfection si absurde qu’on croirait qu’elle dort. Ses cheveux, son visage, ses paupières légères : tout semble refuser la réalité biologique. Elle ressemble moins à un corps qu’à une suspension du temps lui-même. À une poupée odieusement réaliste.

Et dans cette ville, cela paraît presque logique. Certains ont d’ailleurs vu ses yeux s’ouvrir, légèrement.


Palerme, ou l’esthétique macabre exposée pour les vivants

Le problème avec Palerme, et ce n’est pas vraiment un problème, c’est qu’elle finit par contaminer votre regard. Après quelques jours, vous cessez de trouver tout cela étrange. Les églises deviennent des tombeaux vastement décorés. Les tombeaux deviennent des musées que nous chassons avec avidité. Les musées deviennent des théâtres métaphysiques (bo pas sûr de celle-là).

La mort cesse d’être un scandale ; elle devient un élément du paysage palermitain.

Et au fond, c’est peut-être cela que Palerme comprend mieux que nous : les morts ne disparaissent jamais vraiment. Ils restent dans les murs, dans les pierres, dans les traditions, dans les recettes, dans les légendes absurdes racontées à voix basse entre deux cafés trop serrés.

Et c’est assez rassurant avouons-le.


Pourquoi il faut voir tout cela au moins une fois

Parce que ces lieux macabres racontent quelque chose que nos villes modernes tentent désespérément d’oublier : nous sommes mortels, fragiles, ridicules, et incroyablement doués pour transformer cette vérité en spectacle baroque.

Le Palazzo Steri raconte la peur.
Santa Maria dei Cocchieri raconte l’épidémie.
Les Cappuccini racontent le refus de disparaître.

Et Palerme relie tout cela dans une immense fresque décadente où les vivants continuent de manger des arancine à quelques mètres de milliers de cadavres parfaitement habillés.

Ce qui, finalement, est peut-être la définition la plus honnête de la civilisation.


Comme dit plus haut, et vous verrez que je n’aime pas faire ça, contactez-moi pour organiser des visites privées de Palerme.
Nous nous intéressons aussi aux centaines de palais en ruines dispersés dans la ville.


Palazzo Chiaramonte-Steri. Ouvert tous les jours de 9h à 18h ; 12 €.

Santa Maria dei Cocchieri. Ouvert tous les jours de 9h à 13h, puis de 15h à 18h ; 3 €.

Catacombes des Cappuccini. Ouvert tous les jours de 9h à 12h, puis de 15h à 17h ; 5 €.

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